Eddy de Pretto : pourquoi est-il un freak ?

Mis à jour le 2 novembre 2021 par Malvine Sevrin Photos: Justin Paquay
Eddy de Pretto : pourquoi est-il un freak ?

Un spleen envoûtant, des paroles qui percutent…Rencontre avec Eddy de Pretto, celui qui a de l’or dans son Moleskine.

Il n’a pas peur des mots crus, ni d’aborder tous les sujets – intimes comme universels – même ceux qui fâchent et font cogiter. En 2018, Eddy de Pretto se faisait connaître du grand public avec la chanson « Fête de trop » tirée de son premier opus, « Cure ». Avec des sons à la croisée du rap et de la chanson française, ce jeune roux ouvertement gay, au physique atypique, est rapidement qualifié d’ovni musical par les médias. À coups de phrasés tranchés et de jeux de mots bien tournés, le chanteur de 28 ans réveille la chanson française et envoie valser les stéréotypes, en dénonçant au passage la masculinité toxique et l’homophobie. 

Dans son deuxième album « À tous les bâtards » sorti en mars dernier, Eddy signe et persiste : « À bas la perfection, vive les freaks. » Une véritable ode à la bizarrerie. 

Pour cette entrevue, il nous a donné rendez-vous à Paris au Consulat Voltaire, non pas l’institution diplomatique, mais un lieu culturel du XIe arrondissement aux faux airs de squat artistique. C’est dans ce lieu insolite, imparfait, aux murs délabrés et à la créativité fourmillante que le poète urbain originaire de Créteil s’est livré en toute simplicité. 

Qui sont ces « bâtards » à qui tu dédies ton nouvel album ?

Ce sont les gens d’à côté, les étranges, les bizarres comme je dis dans la chanson « Freaks ». Ça parle de comment ce que tu as entendu depuis l’école primaire et qui te faisait un peu de peine, tu arrives à le retourner et à te dire « OK, je suis chelou, je ne suis pas comme tout le monde, j’ai une tête particulière, j’ai une sexualité différente ». Comment arriver à s’approprier ces choses et à en faire précisément une force. Se dire « je vais en être fier, en parler, en faire des chansons et j’arrêterai de me cacher derrière une posture de victime ». Pour moi, l’objectif de chacun dans une vie est d’accepter qui on est. Pas seulement la vision qu’on a de soi, mais aussi la vision sociale qu’ont les autres de nous. On est plein d’êtres qui vivent ensemble, forcément on se mate tous et il y a toujours des moments où on est pointé du doigt pour nos différences. Le but, c’est d’apprendre à s’en dégager et passer au-dessus. 

C’était symbolique de te réapproprier une insulte ?

Oui, c’est comme la notion de « pédé » dans l’homosexualité qui est devenue une insulte courante, même pour les hétéros. L’idée, c’est d’arriver à te dire que c’est ce que tu es finalement. Pareil pour l’étrangeté, le fait de ne pas être comme tout le monde. J’ai souvent entendu dire que j’étais moche parce que j’ai un physique atypique, mais j’arrive à me dire que c’est leur perception et à transformer ça en quelque chose de positif. J’ai un faciès qui m’a servi dans d’autres milieux et c’est tout le propos de ce nouvel album. Sur le titre « QQN », je dis : « Mes défauts sont devenus attrayants, j’ai aimé même parfois les grossir. » Bâtard, pédé, moche, laid, étrange, chelou, bizarre… Toutes ces choses-là, tu réussis à les porter avec toi et à faire en sorte qu’au lieu que ce soit un boulet, ce soit une force. C’est pour ça que je me réapproprie les termes et que je me les accapare. Ça m’a aussi permis d’avancer et ça m’a fait du bien. 

Tu aurais aimé étant plus jeune entendre tout ce que tu dis dans tes chansons ? 

Bah ouais, carrément ! En France, en 2000, on vivait dans une époque avec beaucoup de standards de papier glacé. Et c’est vrai qu’on ne voulait pas voir les gens qui sortaient de la norme. Aujourd’hui, les « boloss » de la cour du lycée ont enfin une place, même en une des magazines, ils peuvent raconter leur histoire. C’est aussi la beauté des réseaux sociaux : on peut grave s’exprimer, peu importe d’où on vient, qui on est, on a la même place que n’importe qui. 

Eddy de Preto assis sur le plan de travail d'une cuisine par Justin Paquay.
©Justin Paquay

Quel a été ton déclic quand tu as compris que c’était cool d’être toi-même ?

Mon premier album. Quand je l’ai écrit, je me posais encore plein de questions du style : « Est-ce que je dois faire semblant ? Rentrer dans le moule ? Être pédé, mais pas trop pédé ? Comment je fais pour ne pas paraître trop efféminé ? » Un peu comme les femmes qui voient constamment dans les magazines celles qui sont toutes minces et magnifiques… Tous ces standards-là influencent la société. Je sais que ça m’a fait énormément de mal parce que je me disais « je ne suis pas du tout comme ces gars ». Combien de salles de sport je n’ai pas payées ?! Et je continue à le faire hein (rires). Après le premier album, j’ai vu qu’il y avait 300.000 personnes qui me disaient qu’elles adoraient mon histoire et que mes textes les avaient aidées. Grâce à toute cette force qu’on m’a envoyée, je me suis dit : « C’est ça la vraie beauté, c’est pouvoir s’exonérer de tout. » Même si en réalité, c’est le taf de toute une vie. Il faut essayer d’avancer et d’être OK avec soi-même. Aujourd’hui, c’est pas que je m’en fous, mais j’y prête moins attention. 

C’est plus facile de s’aimer quand on a la fame ?

Ça dépend. C’est comme tout, tu t’habitues aux choses et donc tu en veux plus. Il y a toujours cette problématique. Mais ça m’a grave aidé quand même. Je pense que je suis plus heureux qu’avant le premier album. Je pense (rires).

Tu écris à propos de tes addictions, tes rencontres, tes angoisses… Ce n’est pas flippant de se mettre autant à nu ?

Non, je n’ai jamais trop ressenti ce truc de pudeur. Justement, j’aime quand les artistes vont loin dans leur intimité. Ça me plaît quand on a des détails. J’ai adoré Aznavour pour ça, dans ses chansons, il décrivait l’appartement, la rue, le quartier… J’aime ces histoires-là parce qu’elles te laissent t’approprier l’histoire en tant qu’auditeur. Et j’aime moi aussi raconter ces choses-là, parfois avoir des termes crus, dire des choses qui potentiellement ne se disent pas. J’aime bien raconter ces détails de vie parce que je pense que c’est quand on est le plus près de soi qu’on touche le plus grand nombre. 

Qu’est-ce qui te pousse à écrire un nouveau son ?

J’essaie toujours de trouver des axes inédits, de poser un regard différent qui n’a pas déjà été mis sur le papier auparavant. Que ce soit par rapport à l’actualité, à ce que je ressens ou à mes questionnements personnels, je cherche toujours à dire des choses qui n’ont pas encore été dites… et après je creuse, je creuse, je creuse. Ce qui me motive vraiment, c’est d’aborder des sujets qui n’ont pas du tout été traités dans la chanson française.

Tu as eu la pression pour ce deuxième album ?

Oui, mais je suis quelqu’un qui se met beaucoup de pression en général…

La crainte de décevoir par rapport au premier ?

Même pas, c’est entre moi et moi-même. Peur de ne pas être à la hauteur, du coup d’être arrivé là un peu par chance. L’écriture, c’est tellement aléatoire en fonction de l’inspiration et il y a tellement de facteurs non palpables que je n’arrive jamais à m’asseoir sur des méthodes et me dire « c’est bon je sais écrire un chef-d’œuvre » (rires). C’est impossible ! Il faut vraiment tenter de vivre, « tout vivre » comme je le dis dans la chanson, emmagasiner des émotions au max et ensuite se laisser un peu guider par une sorte de force, un truc qui arrive à un moment donné… Mais c’est tellement pas certain que c’est la pression parce que tu espères qu’un jour il va y avoir encore et encore des titres qui vont te venir et aussi taper dans l’oreille des gens. Comme quand Brel trouve des morceaux de piano tout de suite qui feront la chanson, c’est une espèce de magie qui arrive comme ça sur l’auteur. Et ça, j’espère que ça m’arrivera toute ma vie. 

Eddy de Pretto photographié allongé sur un canapé par Justin Paquay.
©Justin Paquay

Tu te souviens de messages de fans qui t’ont marqué ?

Beaucoup. Je reçois pas mal de messages de jeunes queers par exemple qui me disent que « Grave », une chanson sur la réédition de mon premier album, leur a fait comprendre qu’ils pouvaient en parler à leurs parents et que ce n’était pas grave d’être gay ou d’être autre chose que hétérosexuel. Beaucoup de gens m’écrivent que ça leur a permis de sortir de leur anxiété, de leur dépression, de passer des caps dans leur vie. 

Ça te touche de savoir que tu peux avoir cet impact ?

Énormément. C’est incroyable d’entendre des gens te dire que tu as changé leur vision. Je pense que c’est pour ça qu’on fait ce métier au fond, pour arriver à exprimer des choses qui vont bousculer les perceptions des autres.

Tu portes quel regard sur ta génération de chanteurs ?

Je trouve ça cool qu’il y ait plein d’artistes comme Angèle, Yseult, Pomme et plein d’autres qui font bouger les lignes. Je pense que dans la chanson française ce sera un gros changement d’avoir des artistes aussi décomplexés par leur sexualité et par ce qu’ils sont, tout simplement. Ils ne revendiquent pas que de chanter, mais aussi de dire « je suis grosse, noire, c’est ma vie, et c’est OK ». Je pense et j’espère que c’est une génération qui va dépoussiérer un peu la chanson française telle qu’on la connaît depuis des années.

Ton succès t’effraie parfois ou c’est que du kiffe ?

Ça dépend, c’est tellement incertain. Il y a des jours où tu te réveilles, tout va bien, tu es très en puissance, et puis y’a des jours où tu es plus fragilisé. Mais en général, c’est cool en fait, j’ai de la chance, j’avais des rêves plein la tête aux Bateaux-Mouches* (Eddy a débuté sur la scène des Bateaux-Mouches comme chanteur de croisière pour touristes, NDLR), et j’en ai encore plein d’autres. Je suis ravi que ça se soit concrétisé. Aujourd’hui, j’avance et j’ai encore des choses à défendre et à dire. 

Dans « Val de Larmes », tu parles du « white privilege » qui te permet d’échapper aux contrôles policiers. Pourquoi ce sujet ?

C’était important d’en parler parce que je pense que ce n’est pas qu’une affaire des minorisés de se battre pour leurs droits. Même si ça ne me touche pas en tant que victime, je voulais justement amener mon regard sur le fait que ce n’est pas parce que je ne suis pas arrêté que je ne peux pas voir que tous mes potes et tous les gens racisés autour de moi se font contrôler presque systématiquement. Je ne veux pas accaparer ce combat, c’est plutôt par alliance et par soutien. Je pense qu’on arrivera à plus de droits et d’égalité quand les privilégiés de toutes sortes – et j’en suis un à certains endroits, par mon statut actuel ou ma couleur de peau – essayeront eux aussi d’accueillir ces discours, de les comprendre et de mettre leurs privilèges à profit.

L’étiquette de chanteur homo, elle te soûle parfois ?

Je n’ai pas l’impression qu’on me l’associe trop, mais non, tant mieux qu’on en parle. J’aurais peut-être pas répondu ça étant plus jeune parce que j’étais encore influencé par une société qui voulait que je sois la bonne personne au bon endroit, mais aujourd’hui je pense que je comprends de plus en plus la notion de fierté, chose qu’avant je pouvais rejeter. Aujourd’hui, je comprends pourquoi il y a ce besoin de mettre ça sur la table et de dire : « C’est ce que je suis, je ne pourrais pas le changer et je ne vais pas le cacher non plus. » La seule chose qui m’énerverait, c’est si on pensait uniquement ça de moi. Qu’on se dise que je représente que le pédé alors que dans mes chansons, j’aborde plein de sujets. Ça me plaît d’amener dans la chanson française un regard de jeune pédé un peu roux avec une tête comme la mienne. La beauté de l’artistique, c’est de pouvoir écouter d’autres points de vue.

Aujourd’hui, tu dirais que tu es fier de toi ?

Je ne sais pas, j’essaie, j’essaie (sourire). Mais c’est une lutte personnelle tout le temps ! On m’a tellement éduqué dans la modestie, appris à être sage, à ne pas dépasser les lignes, etc. qu’aujourd’hui, c’est un combat de pouvoir dire « c’est génial, je suis fier de moi ». Je remets tout énormément en question, mais en tout cas je pense que je suis plus fier de moi aujourd’hui qu’il y a cinq ou dix ans, donc c’est déjà un bon pas.

Hâte de repartir en tournée cet automne ?

Ça m’a manqué et j’ai un peu peur ouais, parce que pendant un an et demi je ne l’ai pas fait et c’est déstabilisant. Quand on y pense, le fait de monter sur scène est une chose extraordinaire en soi, arriver comme ça devant 20.000 personnes pour chanter… Il faut relancer les mécanismes, se remettre dans le truc pour pouvoir retrouver la magie qui va faire qu’avec le public ça va bien se passer. J’ai d’ailleurs une grosse session de résidence juste avant la tournée pour m’y préparer. En tout cas, je suis très excité à l’idée de repartir. J’ai très envie de remonter sur scène, de revoir le public. Pouvoir à nouveau chanter devant des gens et que ça redevienne une habitude.

Merci au Consulat Voltaire (14 avenue Parmentier, 75011 Paris) pour l’accueil. 

Eddy de Pretto — à tous les bâtards (2021, Romance Musique).

En tournée dès l’automne 2021, concert à Bruxelles le 4 février 2022 à Forest National.

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