Madame Claude: portrait de la plus célèbre des proxénètes

Mis à jour le 27 décembre 2019 par Juliette Debruxelles et ELLE Belgique
Madame Claude: portrait de la plus célèbre des proxénètes Photo de Christian SIMONPIETRI/Sygma via Getty Images

Sororité, combats et coups d’éclat. Notre journaliste, Juliette Debruxelles revient sur le destin de personnalités qui ont changé la face du monde... Qui était Madame Claude ?

Les alcôves, les secrets. Le cocon, le discret. Son pseudo résonne dans les mémoires encore fraîches comme celui de la débauche et de la confidentialité. Madame Claude, la plus célèbre des proxénètes, n’a rien d’une femme à médailler. Et son activité, évidemment illicite, est à dénoncer. Reste que ce personnage puissant et fascinant a résonné bien au-delà des chuchotements, des draps, des chambres tout confort et des hôtels particuliers à l’atmosphère feutrée du Paris chic des années 60 et 70.

J’avais réussi à enlever tout ce qu’il y avait de laid dans cette profession. Il faut bien vous le mettre dans la tête.

Ça, c’est son claim, son leitmotiv, ce qu’elle répétera tout au long de sa « carrière », au sommet et bien après, quand elle n’aura plus rien. Convaincue de faire le bien pour les 500 filles (et quelques garçons) qu’elle recrutait, transformait, formait et prostituait. Elle caste des aspirantes actrices ou mannequins dans les grandes boîtes de nuit parisiennes, fait passer ses recrues sous le bistouri de chirurgiens esthétiques (l’époque était aux très très petits nez pointus et aux mentons rabotés. Pas encore de seins ni de lèvres gonflés), les habille chez les plus grands couturiers. Elles sont dressées par des « amis » qui font d’elles des maîtresses d’exception, parfois durant une année entière pour parfaire leur habileté.

Un investissement dicté par un objectif : faire le nécessaire pour que ses « petites » (comme elle les appelait) n’aient pas l’air de prostituées. Pas de vulgarité apparente. Pas question que les clients aient l’impression d’avoir à faire à des putes de trottoir alors qu’ils les achètent pour la nuit (ou pour quelques heures du moins) entre 10.000 et 15.000 francs français (1.500 à 2.300 euros, colossal pour l’époque). Elle empoche 30 % et déclare seulement ce qui lui chante aux impôts.

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La boss, c’est elle, depuis qu’elle est arrivée dans la capitale, à la libération. Elle abandonne son prénom, Fernande, pour se faire appeler « Claude ». Un « nickname » volontairement androgyne. Elle se prostitue, fréquente la pègre, la police, l’ennemi. Mais le sexe la répugne. Elle décide, au début des années 50, de monter sa boîte pour que d’autres écartent les cuisses pour elle. « Je n’étais pas jolie et je n’aimais pas coucher, mais je mentais très bien. C’est ce que les femmes doivent apprendre en priorité : faire semblant », déclarait-elle à l’auteure Eve De Castro lors d’une interview. Elle se sert de son téléphone pour développer son entreprise de marchandisation du sexe. Le terme de « call girl » vient de là : des filles que l’on appelle. Et qui viennent. Elle les installe aussi dans une très discrète maison close dans le XVIe arrondissement de Paris. Elle ne se considère pas comme une proxénète, n’use pas de contraintes ou de menaces, fourni une éducation qui conduit chacune à savoir se tenir parfaitement à table, face à des princes, politiques ou industriels. Reste que pour rembourser leur « éducation », les femmes vendues sont priées de bien générer du pognon.

L’argent et le mensonge, les mamelles nourricières de cette femme à l’imagination fertile. Si rien ne permet de la qualifier de mythomane au sens clinique, on dira qu’elle savait user de son don pour inventer sa vie.

Elle se dit issue de la bourgeoisie, résistante, déportée au camp de Ravensbrück, prétend qu’elle y a rencontré la nièce du général de Gaulle et qu’elle lui a sauvé la vie. Dans sa biographie « Allô, oui, ou les Mémoires de Madame Claude », parue en 1975, elle déroule toutes ses élucubrations alors que la vérité est déjà connue. En vrai, elle vient d’une famille très modeste (un père cafetier, une sœur morte à la sortie de l’adolescence, une enfance banale) sans grandes anecdotes marquantes à raconter. Mais bluffer, c’est sa réalité. Ça et extorquer des infos pour que personne ne vienne l’emmerder. Dans son fichier de clients, le Shah d’Iran, John Kennedy, Kadafi, une pétée de stars des écrans, des dirigeants. Du pain bénit pour les services de l’Etat français. La brigade mondaine et la DGSE la contactent régulièrement pour obtenir des renseignements, en échange de la tranquillité de son business.

Mais l’époque change : Valéry Giscard d’Estaing arrive au pouvoir et dès 1976, la France veut se « cleaner ». Le proxénétisme est dans la ligne de mire des autorités et Madame Claude est l’un des plus beaux noms à faire tomber. Le fisc s’en mêle et calcule qu’à environ 70.000 francs (10.000 euros) de gains mensuels, elle doit 11 millions de francs (1,5 million d’euros) à l’Etat. Comme si elle allait se laisser abattre comme ça…

Dans la foulée du jugement, elle se marie avec un Suisse pour obtenir la nationalité et file aux States pour se faire oublier. Elle vit sa meilleure vie, ouvre une pâtisserie sur Pacific Palisades, à Los Angeles, puis épouse un barman gay afin d’obtenir sa « green card » (le permis de travail aux États-Unis). Elle change de pseudo, s’appelle Claude Cook et ouvre un resto, « Le Canard ».

Dénoncée, elle revient en France, en 1985, où elle est arrêtée et incarcérée durant quelques mois. C’est la chute. Le bad. Elle ne se relèvera pas. Elle vend des fringues dans une boutique, tente de remonter un réseau et retombe. En 1992, elle est condamnée pour proxénétisme aggravé : un million de francs (150.000 euros) d’amende, prison ferme. Difficile de faire la belle dans une cellule de Fleury-Mérogis. Tout le monde l’a lâchée et les noms consignés dans ses petits carnets ne lèvent évidemment pas le petit doigt. Ils resteront secrets du grand public (on n’ose imaginer les tollés en haut lieu, là où tout se sait). Mais de son côté, aucun regret et une sacrée haine des hommes affichée : « Toutes les femmes se vendent. Elles ouvrent leurs cuisses pour des cadeaux, du confort, de la tendresse, de la sécurité. Les hommes achètent, pauvres couillons, mais c’est un marché de dupes, personne n’y trouve son compte. » Elle meurt, seule, pauvre et malade, sous le soleil de la Côte d’Azur, tandis qu’autour d’elle, le monde de l’escorting continue de tourner. Madame Claude a cher payé.

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À lire : « Les Filles de Madame Claude : un empire qui ne tient qu’à un fil », d’Elisabteh Antébi et Anne Florentin (France Loisir).

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À voir : « Le Téléphone Rose », le film d’Édouard Molinaro.

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À streamer : « Un jour un destin : Madame Claude, sexe, mensonge et secrets d’État ».