L’innovation : vous l’avez déjà sur la peau

Mis à jour le 13 septembre 2018 par Elisabeth Clauss
L’innovation : vous l’avez déjà sur la peau

L'innovation dans la mode ne se limite pas à inventer des tissus de science fiction. C'est aussi réfléchir aux nouvelles implications de ces matières que nous portons au plus près de nous.

Quand on pense « mode et haute technologie », les premières images qui jaillissent à l'esprit sont celles des défilés surréalistes de la Néerlandaise Iris Van Herpen. Depuis 2007, la créatrice visionnaire imagine des robes de science-fashion inspirées de la dé-puis-re-composition atomique des matières. Elle interprète en œuvres d'art portables l'incarnation des sons, des mouvements, de la danse, de l’électromagnétisme.

Lorsqu'on l'interroge sur sa passion pour l'innovation, Iris Van Herpen est volubile, intarissable sur cette haute technologie textile qui n'est pour elle qu'un moyen d'exprimer sa poésie : «  la mode, c'est un message à soi-même, une photo de nos états d'âme. Mon ADN est un mix entre l'artisanat traditionnel et l'innovation. Les combiner, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour concrétiser mes idées impossibles. Quand sorti ma première robe d'une imprimante 3D en 2010, les gens ne comprenaient pas comment c'était possible. La technologie dans la mode, c'est lent. Plus nous serons nombreux à l'utiliser, plus on pourra repousser les limites de la science ».

La créatrice « d'ultravant-garde » peut passer des jours entiers sur Skype, à échanger avec les scientifiques les plus avancés de l'époque. Mais son équipement high-tech pour lutter contre les souris qui se promènent dans son studio installé en bordure du port d'Amsterdam ? Un joli chat roux.

 

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L'innovation au service de la création

La technologie sert l'imagination, mais avant cela, elle a été elle-même inspirée par l'imagination. Pour concevoir les premiers avions, il a bien fallu les fantasmer. Saviez-vous que les imprimantes 3D, à base de résine, ont été inspirées par le film Terminator II, en 1991 ? Selon Pascal Morand, président de la Fédération de la Haute Couture et de la mode, « la technologie peut faire rêver, et c'est peut-être sa plus grande vertu : ramener ensuite aux low-techs, à l'artisanat, au travail de la main. D'une certaine façon, la notion de création reste mystique ».

Dans le domaine de la Haute Couture aussi, où les métiers d'art et le savoir-faire se transmettent de génération en génération, l'innovation ouvre de nouvelles perspectives. Dans les studios de Chanel, la Haute Couture est considérée comme un laboratoire d'idées et de techniques, où l'on explore de nouvelles matières inédites, voire insolites, à l'instar du béton (AH14-15), du néoprène (AH14-15), du bois (PE16), de l' impression 3D (AH15-16), ou du silicone (PE18). Cet hiver, le tweed de la traditionnelle Maison Lesage sera composé d'aluminium inséré dans de l'organza précieux.

Images exclusives des essayages avant le défilé Haute Couture FW18 par Benoit-Peverelli

 

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La « wearable technologie »*

Pour l'industrie, l'idéal est d'obtenir des vêtements dont les performances technologiques sont égales au potentiel de mode. Suite à une première collaboration avec l'armée, une société de développement textile française a lancé pour le grand public des vêtement contenant des molécules de perméthrine (un insecticide) anti allergénique et non toxique, qui éloigne les moustiques, la dingue, le chikungunya. On peut laver ces tissus une centaine de fois sans qu'ils perdent leurs propriétés. Cette technologie porte un nom : « la protection individuelle ».

Elle explore les matières « de survie », comme les tissus qui permettent de flotter quand on se retrouve à l'eau, ou qui garantissent une protection thermique pour rester en vie dans des conditions extrêmes. Ils sont légers, ils s'auto-ventilent. Il existe même des vêtements anti–ondes, pour les paranos du Wifi, et des tissus médicaux imprégnés de produits soignants. Le vêtement devient une aide et un soutien, plus juste un ornement.

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L'innovation dans les défis écologiques

Pour Pascaline Wilhelm, directrice mode du Salon Première Vision**, « l'innovation est directement liée aux défis énergétiques et écologiques, avec une éthique du « mieux faire », qui est devenue indispensable. L'industrie est très réactive par rapport à ces questions de protection des ressources, parce que de toutes façons, on ne peut plus se contenter de demi-mesure. Il existe désormais des process de recyclage très optimisés et extrêmement performants, qui ne sollicitent plus beaucoup de ressources. On arrive même à recycler de l'élasthanne, récupéré chez tous les marchands de fibres. L'offre existe, connectée à la mode. »

On réutilise aussi les chutes de coupes, pour aboutir à une éco-conception à toutes les étapes de la fabrication. Même (r)évolution pour les teintures, longtemps montrées du doigt. Pascaline Wilhelm, qui visite personnellement des usines, témoigne que « aujourd'hui, on sait faire de la couleur sans polluer. Dans les usines en Europe, plus rien ne retourne dans l'eau. Elles sont régulées, en circuit d'eau fermée. Au Japon, des usines ne rejettent plus une seule goutte, et mettent leurs résidus en décantation dans des bassins, pour en tirer des briques qui deviendront des toits végétaux, où pousse de l'herbe, du lierre, ou tout ce qu'on veut. »

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Des produits de mode et de sport à haute performance

Le sport, de par ses besoins de performance et ses moyens économiques, est le premier domaine à s'être penché activement sur l'innovation. Ce secteur était déjà précurseur, avec les polaires en bouteilles recyclées. Désormais, les innovations portent surtout dans le poids et la résistance des vêtements.

Pascaline Wilhelm détaille : « on perfectionne la légèreté des matériaux, qui frisent l'immatérialité et cultivent le confort absolu, la liberté de mouvement, et le soutien du corps. C'est une grande évolution dans la mode : le fait que le vêtement ne doit plus être contraignant, mais confortable, en nous protégeant du froid, du chaud, du vent, ou en étant lumineux, avec des fibres phosphorescentes pour signaler les cyclistes. Par rapport au volume, il y a aussi le boom de la 3D : Adidas « imprime » des semelles souples, personnalisables, 100 % ergonomiques, à l'écoute de l'unicité de l'humain ».

Une course de pointe

En 2016, Olivia Borlée et Elodie Ouedraogo, médaillées olympiques, se sont lancées dans une nouvelle course : celle de leur marque 42'54, sportswear de ville haut de gamme. L'esprit de 42'54, moderne et sexy, s'imprègne des valeurs de l'Ecole belge : des lignes sophistiquées « créateurs », une signature high fashion, sans ostentation. Les deux créatrices travaillent avec le fournisseur belge Liebaert, premier fabricant en Europe d'élasthanne hautes performances, avec technologie de compression.

« On obtient une grande finesse dans le tricotage de l'élasthanne, et le tissu est stretchable dans les quatre dimensions, ce qui signifie que la matière s'adapte à tous les mouvements, et qu'il est hyper respirant : il évacue très efficacement la transpiration, et sèche en quelques minutes ». Autre vertu de ce tissu : il est parfaitement galbant, avec un effet seconde peau. 42'54 se distingue des autres marques du secteur par son positionnement « sporty luxury » : « on fonctionne comme une marque de prêt-à-porter, avec une collection entièrement renouvelée chaque saison. Nous mettons la technologie du vêtement de sport au service de la mode ».

 

 

De son côté, la marque Li-Ning, créée en Chine dans les années 90, vient de lancer sa ligne Premium, qui tend à changer le regard de l'Occident sur ce qui est fabriqué en Chine. Avec des chaussures issues de la recherche et de la technologie, Li-Ning attaque le marché de la mode avec son «Alternative Athletic Wear », collabore avec des joueurs de la NBA, et développe la notion de « future héritage », mêlant à la fois l'hommage et l'innovation technologique. Signe des temps, certaines pièces de cette collection chinoise sont… Made in Italy.

 

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L'innovation dans… l'innovation

Pour Pascal Morand, elle n'est pas forcément synonyme de technologie : « l'innovation est une nouveauté qui apporte un nouvel usage et/ou un nouveau modèle économique. Il y a souvent confusion entre « création » et « innovation ». Des collections peuvent sortir chaque mois, sans innover.

La révolution numérique, c'est en réalité la troisième révolution industrielle, qui est elle-même une révolution de l'information et de la logistique, et qui a commencé dans le textile dans les années 80. Puis dans les années 2000, il y a eu la révolution d'Internet. 12 % des ventes d'habillement, tous secteurs confondus, se faisaient en ligne en 2012. Nous sommes aujourd'hui à 17 %. La consommation a changé, les réseaux sociaux ont apporté la notion « d'influence », et les boutiques sont en train de devenir des lieux d'expériences physiques et sensorielles, qui peuvent être déconnectées de l'acte d'achat. Ce développement de l'univers digital exacerbe les besoins sensoriels, l'envie de toucher les tissus, d'être ému, de rencontrer des gens. On assiste à un capitalisme esthétique, une surenchère de spectacle. Nous basculons dans une société de l'imaginaire sensoriel. »

Le rêve de Peau d'Ane

Nous demandons à Pascaline Wilhelm où l'innovation nous mènera, entre conte de fée et roman d'anticipation à la Aldous Huxley. Elle sourit, se réjouit : « bientôt, on pourra capturer le temps, le ciel, la lumière. L'illusion est déclencheuse d'innovation. À moins que ça ne soit le contraire. Demain, il n'y aura peut-être plus d'usines de tissus, mais des bactéries qui pousseront à la bonne forme. Il y aura des vêtements faits en écran souple, des manches qui pousseront en tirant dessus. On arrivera peut-être à développer une matière plus géniale encore que la peau : extensible, imperméable, protectrice, qui changera de couleur… mais qui ne vieillira pas. C'est la nouvelle utopie ».

 

 

L'innovation : vous l'avez déjà sur la peau - 1

 

 

*technologie portable
**la plus importante rencontre de producteurs de tissus et ennoblissements au monde.