L’invasion massive du streetwear est-elle un signe de paupรฉrisation de la mode, ou une prise de pouvoir de la rue sur les podiumsย ? Le luxe se rรฉinvente, et il va y avoir du sportย !

Certains รฉvoquent une ยซย fรฉtichisation de la pauvretรฉย ยป. En avril dernier, Puma crรฉait l’รฉmoi en organisant en partenariat avec JD Sports et l’agence de marketing Urban Nerds ร  Londres, une soirรฉe sur le thรจme ยซย House of Hustleย ยป. Une fรชte reprenant les clichรฉs des squats de dealers, avec boรฎtes ร  chaussures remplies de faux billets et portables prรฉpayรฉs en guise d’invitations. Murs graffรฉs, fenรชtres noircies et matelas sales, les rรฉactions ont รฉtรฉ nombreuses sur les rรฉseaux sociaux, pour signifier ร  la marque au fรฉlin โ€“ qui n’a pas commentรฉ – que glamouriser, mรชme au second degrรฉ, des dรฉrives destructrices, c’รฉtait un concept marketing lรฉgรจrement dรฉplacรฉ. En 2000 dรฉjร , la collection ยซย Hobosย ยป de John Galliano chez Dior, s’inspirant des assemblages de vรชtements des sans-abris, avait crรฉรฉ la polรฉmique, tandis que Ownthelook.com vendait en mars un tee-shirt “Working Class” (classe ouvriรจre) ร  35โ‚ฌ, pas toujours bien acceptรฉ. La prรฉcaritรฉ serait-elle devenue le fantasme esthรฉtique des nantisย ?

 

 

ยซย Le luxe doit choquerย ยป

Collaborations entre Supreme et Louis Vuitton ou nomination de Virgil Abloh ร  la tรชte des collections hommes, certains pointent une forme d’appropriation sub-culturelle, qui questionneย : est-ce que le futur est en train de rejeter la Coutureย ? Elsa Fralon, journaliste mode et sociรฉtรฉ, spรฉcialiste de culture urbaine, nuance ย : ยซย schรฉmatiquement, les pauvres et les riches achรจtent les mรชmes paires de baskets, mais ceux qui en ont les moyens les portent avec un it-bag, et d’autres piรจces chรจres. Avant les riches s’habillaient chics, maintenant ils s’habillent comme des banlieusardsย ยป. Donald Potard a รฉtรฉ Prรฉsident du groupe Jean-Paul Gaultier pendant 25 ans et prรฉsident de la chambre syndical du prรชt-ร -porter dans les annรฉes 90. Spรฉcialiste du secteur du luxe, il trancheย : ยซย un produit de luxe doit choquer. Il ne peut รชtre consensuel. Le luxe, c’est la transgression. S’il cesse de choquer, il disparaรฎt.ย ยป Ainsi, pour cet expert qui analyse โ€“ et alimente – les pรฉrรฉgrinations des grandes maisons depuis le dรฉbut des annรฉes 70, ยซย on observe l’รฉmergence d’un nouveau snobisme, accompagnรฉ d’un renversement extraordinaire des valeurs. Le phรฉnomรจne avait commencรฉ dans les annรฉes 2000 chez Gucci, qui produisait des accessoires kawaรฏ, avec des personnages et des petites oreilles. Puis Balenciaga s’est mis ร  vendre des sacs Ikea ร  quelques centimes pour 1900โ‚ฌ (en cuir cependant, NDLR), et les gens ont pu montrer combien ils รฉtaient fortunรฉs en achetant trรจs cher des objets communs. Avant, les riches investissaient dans ยซย du beauย ยป. Maintenant, ils prouvent qu’ils ont mรชme les moyens d’acheter du commun, voire de l’informe.ย ยป Une stratรฉgie payante sur le marchรฉ asiatique, trรจs sensible au second degrรฉ, et amateur de show off. ยซย Lร -bas, les canons de la beautรฉ ne sont pas les mรชmes qu’en Occident, et ils en vรฉnรจrent le reflet distordu. Ce qui nous semble ici faire ยซย banlieueย ยป et plaรฎt tant en Asie et dans le Golfe pourrait arriver trรจs vite dans nos dressings ยซย bourgeoisย ยป. C’est exactement comme d’avoir fait rentrer Jeff Koons ร  Versailles. Le nombre des entrรฉes a doublรฉย ยป. Le clash des genres fait vendre, alors les maisons de luxe multiplient les collaborations avec des marques de streetwear, qui gagnent en prestige. Donald Potard raconte pourquoi Jean-Louis Dumas, ancien PDG d’Hermรจs, ยซย l’un des hommes les plus intelligents que j’ai rencontrรฉ dans la modeย ยป, voulait intรฉgrer ร  son groupe Jean-Paul Gaultier, alors icรดne du mixage culturel et premiรจre marque de luxe ร  viser (notamment) les ados : ยซย il avait compris que la stratรฉgie du succรจs, c’est de s’adresser aux plus jeunes. ร‡a flatte les plus รขgรฉs qui s’identifient ร  un public branchรฉ. Aprรจs, c’est le produit qui apprivoise les consommateurs.ย ยป

 

 

ยซย La mode de la rue, c’est devenu la mode tout courtย ยป

La notion provocante โ€“ pour lancer le dรฉbat โ€“ de ยซย fรฉtichisation de la paupรฉrisationย ยป fait rรฉagir Pascaline Wilhelm, directrice mode du Salon Premiรจre Vision, qui voit s’annoncer les tendances deux ans avant que nous les voyions en vitrineย : ยซย cette distinction est trรจs clivante, et รงa me gรจne.ย J’y vois un cรดtรฉ positifย : cette tendance de la rue incarne une attitude non-conventionnelle, comme ont pu l’รชtre les jeans dans les annรฉes 60, ou le casual dans les annรฉes 2000. On s’habille informel pour dire ยซย nonย ยป.ย ยป Nuancรฉe, Pascaline met en perspective le succรจs historique du ยซย jogging en polyesterย ยปย : ยซย dans les annรฉes 80, c’รฉtait l’emblรจme de l’intention de ยซย ne pas s’habillerย ยป. Aujourd’hui aux Etats-Unis, on sort carrรฉment en pantalon de yoga ou de pyjama. Mais la mode est cycliqueย : dans ces mรชmes annรฉes 80, les gamins de banlieue ne juraient que par Ralph Lauren, Lacoste et Gucci. Puis le monde a รฉvoluรฉ et la rue a imposรฉ cette idรฉe que c’est formidable, de ne pas devoir ยซย s’habillerย ยป. La nomination de Virgil Abloh chez Louis Vuitton, avec son succรจs commercial annoncรฉ, et toute cette nouvelle tendance d’interprรฉter le streetwear en collections haut de gamme, c’est un tsunami tant au niveau des matรฉriaux que des silhouettes. Mais tout cela va continuer de se transformer. Le streetwear impose des lignes qui floutent, du ยซย grand et du mouย ยป, dans lequel on se planque depuis au moins quatre ans. Et รงa devrait encore durer. La mode est une histoire d’รฉquilibres et d’influences, et cette phase-lร  va gรฉnรฉrer d’autres rebondissement, que je suis trรจs impatiente de dรฉcouvrirย !ย ยป Une analyse partagรฉe par Elsa Fralon, pour qui le terme streetwear est totalement galvaudรฉ, et ne voudrait dรฉjร  plus rien direย : ยซย la mode de la rue, c’est la mode tout court. Une nouvelle norme. Et comme toute norme, on va essayer de la contourner et de s’en รฉloigner.ย ยป

 

 

Le streetwear au secours du luxeโ€ฆ et retour

Dans la vitrine de Berluti, Maison emblรฉmatique des souliers ร  patine personnalisรฉe haut de gamme, on ne voit quasiment plus que des baskets. La raison selon Donald Potardย ? ยซย c’est ce qui se vend. Les chaussures cirรฉes, c’est l’arriรจre-garde. Ce marchรฉ se rรฉduit ร  peau de chagrin, parallรจlement au changement de culture et de valeurs occidentales.ย ยป Et depuis quelques saison, le streetwear sert de levier ร  des maisons historiques qui cherchent ร  conquรฉrir un nouveau public. Pour Elsa Fralon, le luxe a commencรฉ ร  intรฉgrer les codes de la rue quand certains crรฉateurs ont perรงu ce que ce style avait de richeย : ยซย toute la mixitรฉ, l’originalitรฉ, les logos, les couleurs, le mรฉlange des genres, reprรฉsentaient une mine de possibilitรฉs, de rรฉfรฉrences, et d’icรดnes ร  exploiterย ยป. En plaรงant Virgil Abloh chez Louis Vuitton Homme, LVMH aurait adoptรฉ le mรชme type de stratรฉgie que Kering avec Balenciaga, l’une des marques les plus rentables du groupeย : faire en sorte que les codes de la rue deviennent ceux du luxe. Donald Potard en explique l’origineย : ยซ les codes du luxe รฉvoluent en permanence, mais ses valeurs ne bougent pas depuis son รฉmergence, vers l’Egypte Ancienne. Son critรจre principal, c’est sa capacitรฉ ร  nous diffรฉrencier, ร  nous permettre d’exhiber pouvoir et fortune. Contrairement ร  ce que la plupart des gens pensent, actuellement, le luxe ne va plus si bien que รงa. Aujourd’hui les maisons vont donc tout simplement lร  oรน se trouve l’argent. Le streetwear dans les grandes maisons, c’est la loi de l’offre et de la demande. Et quand les marketeurs arrivent ร  prรฉcรฉder la demande, ils cartonnent. Mais tous ces jeunes designers ultra-puissants portรฉs aux nues par les mรฉdias, demandez-leur un peu de dessiner une collection haute couture, pour voir… ยป

La basket, nouveau signe extรฉrieur de richesse

Pour Donald Potard, ยซย il existe une autre forme de luxeย : c’est par exemple aller chez NikeLab. pour s’offrir un modรจle qui n’existe qu’en quelques exemplaires. Se sentir unique pour 150โ‚ฌ, tout en adoptant des codes รฉlitistes perรงus par les connaisseurs. Les baskets ร  1000โ‚ฌ, plus compliquรฉes, plus ยซย m’as-tu-vuย ยป, avec des dorures et des dรฉcoupes, dรฉcoulent directement du phรฉnomรจne des rappeurs, les idoles d’une jeunesse qui rรชve de gloire et d’argent facile. Aprรจs le fantasme hollywoodien des annรฉes 60, la culture qui est aujourd’hui valorisรฉe est celle des clips de hip hop ร  baskets chรจres et tacky, car ce nouveau public du luxe vient de lร  aussi.ย ยป La chaรฎne de boutiques size?, des concept store de baskets prisรฉs pour leurs รฉditions limitรฉes a รฉtรฉ fondรฉ au dรฉbut des annรฉes 2000, juste avant les rรฉseaux sociaux. Au dรฉpart, les magasins รฉtaient surtout frรฉquentรฉes par des garรงons et des geeks. Simon Newby, Retail Marketing Coordinator chez size?, raconte leur stratรฉgieย : ยซย les marques commenรงaient juste ร  travailler ensemble, en lanรงant un modรจle par semaine et en les positionnant comme des objets de luxe. C’est longtemps restรฉ le territoire des hommes, qui s’offraient des sneakers rares pour montrer leur supรฉrioritรฉ sociale et leur rรฉussite, et que รงa se voit sur les rรฉseaux sociaux. Pour eux, les baskets sont devenues une monnaie, une devise, un รฉtat social. Ensuite seulement, c’est devenu une folie hype pour les filles, depuis environ cinq ans.ย ยปย Adidas notamment a bien compris que la basket fรฉminine reprรฉsentait un marchรฉ ร  lui seul, et partout, on constate une dynamique de surenchรจre, oรน l’on publie du contenu sur les mรฉdias sociaux pour se targuer d’un sentiment d’exclusivitรฉ. Et dรฉsormais, chaque grande maison de couture sort ses sneakers de luxe – Dior Homme, Balenciaga, Gucci, Louis Vuitton. Parallรจlement ร  ces lignes de chaussures de sport de luxe, toutes les marques de baskets dรฉveloppent dรฉsormais leur vivier d’influenceurs VIPย : Adidas Originals X Yeezy, Rihanna X Puma Fentyโ€ฆ

 

 

 

Oรน nous mรจnera la rueย ?

D’abord, ร  une exigence d’immรฉdiatetรฉ. Il n’y a pas de saisons pour les baskets, pas de dates de sortieย : elles sont prรชtesย ? On les mets en vitrine, alors que le prรชt-ร -porter est soumis ร  un rythme plus strict. Donald Potard revient sur le fruit des amoures entre la mode et le sport : ยซย tout commence par le textileย : pour construire une collection, on trouve les tissus, puis on รฉlabore les silhouettes. Or actuellement, les plus belles matiรจres techniques sont celles utilisรฉes pour les vรชtements de sport. Plus personne n’a envie d’รชtre engoncรฉ, contraint, de se sentir enfermรฉ dans ses tenues. Le sportswear, par le biais du textile, a envahi les collections, car il est indรฉniablement plus agrรฉable de porter des sneakers que des souliers en cuir. D’ailleurs les jeunes mannequins ne savent mรชme plus marcher en talons aiguillesย : elles ont grandi en baskets. Ce n’est mรชme plus une question gรฉnรฉrationnelleย : mรชme les vieilles dames marchent en tennisย ! Pour le cรดtรฉ sporty, mais aussi par appropriation du confort.ย ยป Simon Newby souligne de son cรดtรฉ que ยซย nous vivons une รฉpoque oรน le streetwear rencontre le luxe, et nous sommes au climax. A cet รฉgard, Balenciaga est un cas d’รฉcole. Adidas a de son cรดtรฉ compris comment gรฉnรฉrer le dรฉsirย : teaser des mois ร  l’avance, ne mettre en vente que de petites quantitรฉs. Les consommateurs deviennent fous, et rasent les stocksย ยป. Mais ma mode est cyclique. Pour les vrais fans de streetwear comme Elsa Fralon, ceux qui ont grandit avec, ยซย maintenant, c’est too much. Je ne peux plus voir des gamines de douze ans s’habiller comme des racailles franรงaises des annรฉes nonante, alors qu’elle n’รฉtaient mรชme pas nรฉes ร  cette รฉpoque. Je fais une overdose de streetwear et j’ai l’impression que les podiums, aprรจs avoir รฉtรฉ trรจs street, trรจs masculins, redeviennent sexy. Alors, cette fois, c’est la rue suivraย ยป. Car la mode, c’est de la sociologie, de la technologie… et du profit.

 

La ligne du temps de la luxueuse provoc’

 

 

1926ย : Gabrielle Chanel libรจre les femmes des corsets et des jupes ร  panier, en les habillant de simplicitรฉ. Elle fait une piรจce iconique du luxe moderne de ce qui รฉtait, on schรฉmatiseโ€ฆ un dessous de robe.

 

 

Mars 1989ย : Martin Margiela, le maรฎtre de la rรฉcup propulsรฉe au niveau d’art appliquรฉ, conรงoit pour son dรฉfilรฉ automne-hiver un gilet en vaisselle cassรฉe.

 

 

Mars 2000ย : Pour sa collection ยซย Hoboย ยป (Homeless Bohem), John Galliano habille des mannequins de ยซย papiersย  journauxย ยป et de vรชtements dรฉchirรฉs (avec mignonnette d’alcool ร  la ceinture). Riche en provocation.

 

 

Juillet 2012ย : Louis Vuitton prรฉsente son sac vichy-Tati-Barbรจs, estampillรฉ LV, pour la modique somme de 1200โ‚ฌ.

 

 

Septembre 2012ย : Jil Sander sort pour 250โ‚ฌ, un sac en papier. Minimaliste etโ€ฆ รฉcologique.

 

 

Avril 2017ย : Balenciaga commercialise une besace de cuir bleu en hommage trรจs appuyรฉ ร  celui d’Ikรฉa, pour 1900โ‚ฌ. Cynisme ou message sociologiqueย ? En tout cas, il n’y a pas de bad buzz, que du buzz…

 

 

Mai 2018ย : Cรฉline lance un sac plastique brandรฉ. Lรฉgitime d’un nouveau luxe de la raretรฉ, puisqu’on n’en aura plus de gratuits dans les supermarchรฉs…