Le Show 2018 de La Cambre : en Mode émotion

Publié le 5 juin 2018 par Elisabeth Clauss
Le Show 2018 de La Cambre : en Mode émotion

Le Show 2018 de La Cambre Mode[s] a propulsé le public des Halles de Schaerbeek dans l'univers onirique de danseurs aux corps dépouillés et aux visages "LOL". Un crescendo de poésie autour d'une performance de mode, le tout emballé dans un enchantement second degré.

Sous la houlette de Tony Delcampe, chef de l'atelier stylisme de La Cambre, et par la grâce de la scénographie de Catherine Cosme, des danseurs aux costumes minimalistes à l'extrême – très enthousiasmants pour autant – ont ponctué chaque passage des étudiants des cinq années du cursus de l'école bruxelloise, montant leur performance en puissance au fil de l'évolution du défilé. Quasi statiques pour commencer, ils se débridaient progressivement en prestations sublimes de danse moderne, accompagnant l'art naissant des élèves de leur chorégraphie maîtrisée, et ne laissant voir que leurs muscles déliés. Une expression figée sur le masque, ce « LOL » qui sert de langage universel à tous ceux nés après Internet, la bouche ronde, les mains en angle droit encadrant le visage, avatar de poupée gonflable – qui sert d'érotisme de substitution à toute une génération née avant Internet – annonçait l'exposition à venir, celle de la rêve-olution mode de La Cambre, hommage à Mai 68.

 

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Les élèves de 1ère année ont présenté leurs expérimentations enchanteresses, témoignages de l'exploration intime et incarnée de leur identité créative à venir :

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Les 2èmes années ont continué de tricoter-détricoter leur culture de mode pour repousser leurs repères et inventer leur propre signature :

 

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Les 3èmes années se sont concentrés sur une collection masculine. L'expression des genres, une génération après l'autre, est sociologiquement plus instructive que tous les livres de psycho cousus ensemble :

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Les 4èmes années ont signé des collections éloquentes de questionnements philosophico-mode (ça existe) :

Clémence Gautier et ses femmes minérales taillées dans la roche et leurs tenues de matières sculptées :

 

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Louis Appelmans et sa réflexion à propos de la fast-fashion, pour cette première génération a avoir grandi avec les grandes marques du mass market dès le bac à sable :

 

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Marguerite Barroux et ses silhouettes emmurées dans du tulle, posent la question : « peut-on être libre de choisir de s'enfermer ? » (La réponse est non, mais la collection intéressante) :

 

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Rayana Heemskerk a revisité la modernité des costumes XVIIème, collerettes en avant, et finitions décalées tout autour :

 

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Samuel Quertimont s'est penché sur l'érotisme hybridé de l'homme dominant et de la femme dont il dépend, dans son interprétation mâtinée de mangas japonais luxurieux :

 

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Les 5èmes années enfin, passant leur examen final de Master, ont révélé des collections à la fois emblématiques de leur savoir-faire, de leurs ambitions, et de leur vision. Carte de visite pour leur avenir, leurs silhouettes étaient destinées à leur ouvrir la voie(x) :

 

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Rebecca Szmidt, lauréate du ELLE Academy Award (qui lui offrira une belle visibilité dans les deux versions linguistiques du ELLE, avec shooting de ses pièces intégrées à la fashion story du Spécial Mode de septembre, et une interview de la jeune femme), a honoré dans ses modèles les combattantes kurdes qui luttent pour jouir d'une place légitime dans la société. Dans sa collection, Rebecca évoquait la guerre et la danse mêlées, par tension et nouages de foulards imprimés par ses soins. Elle a aussi transformé des vêtements militaires en manteaux et body surpiqués, flamboyants, et soudain plus poétiques que belliqueux. La créatrice a décliné des motifs floraux à partir des foulards des combattantes, seule touche de féminité qu'elles s'autorisent. Alors que d'autres étudiants ont livré leur interprétation de la femme « moderne » en courtisane dévoyée, en statue à peine libérée, enfermée dans un symbolique carcan textile ou le visage recouvert d'un sac de courses, Rebecca a préféré célébrer la fierté et l'émancipation. Dans ses imbrications, on lisait de nombreuses implications. Mêmes les nœuds qui permettent d'adapter ses vêtements à chaque morphologie ouvraient un espace d'auto-détermination et de créativité à qui les portera : cette collection joyeuse, puissante et pleine d'espoir témoigne que dans son parcours, la jeune femme a déjà appris à se battre.

 

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Lucide à propos du contexte changeant de l'industrie de la mode, même avant d'intégrer La Cambre, elle n'ambitionnait pas de monter sa propre maison, car elle la partie économique du métier ne l'intéressait pas, trop instable actuellement : « en outre, en démarrant, je n'avais pas encore d'empreinte particulière, ça, je l'ai acquis au cours de mes études. Aujourd'hui, je me glisse facilement dans les codes d'une marque. L'enseignement à La Cambre est hyper complet, et j'ai aussi appris de mes erreurs. Je n'ai cessé de me réinventer. J'ai trouvé ma propre écriture, qui me manquait à la base. Mais d'abord, j'ai dû déconstruire mon image de la création. »

 

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De son côté, Cyril Bourez a séduit le jury avec une collection qui interrogeait le désir de paternité, des hommes homosexuels notamment. Chacune de ses pièces matérialisait le père en action avec ses bambins – des jambes de pantalon conçues pour qu'on s'y accroche au parc sans en déformer les genoux, des bas enduits de matière imperméables pour jouer partout même dans la gadoue, des pulls à poche kangourou pour trimballer bébé partout. Il a repoussé les codes d'une paternité qui se passe virilité pétaradante. Il a donc créé des « vêtements-câlins », avec manches surnuméraires pour embrasser quiconque voudrait s'y blottir. Des attaches symboliques liaient ces vêtements conçus pour être parents, et interprétés avec tendresse.

 

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Cyril a auparavant effectué des stages chez Jacquemus, Paco Rabanne, Christian Wijnants, Acne, Y/Project : « ça replace le métier dans sa réalité. Un contexte plus précaire que ce à quoi je m'attendais à priori, avec peu de stabilité, et des rémunérations pas vraiment mirobolantes. En conséquence de quoi il faut vraiment croire en la marque pour laquelle on travaille, ou cumuler les jobs de free-lance intéressants, pour que l'aspect excitant contre-balance la précarité. J'ai énormément appris à La Cambre, et le reste, je vais l'acquérir sur le terrain : on nous a transmis la boîte à outils nécessaire pour improviser des solutions ».

 

 

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Milena Walter s'était inscrite à La Cambre pour apprendre à dessiner des collections de vêtements, mais depuis deux ans, elle s'est plus intéressée aux accessoires et à la maroquinerie. « Les accessoires, c'est plus « franc » que le textile. Ce marché est plus ouvert et plus porteur, aujourd'hui. On est assaillis d'informations, les réseaux sociaux ont accéléré le rythme de la société, mais un beau sac ou une belle paire de chaussures, on réfléchit avant de les acheter, et on les garde plus longtemps. » Milena est donc partie de son héritage culturel serbe pour imaginer des robes-sacs-à-main, aux motifs hommages à « hier, aujourd'hui et demain ». Son questionnement, outre le fait d'intégrer du cuir au textile : « comment reprendre les codes vestimentaires serbes des années 50-60 en évitant l'écueil du kitsch et en restant contemporaine ? » Résultat : une jupe-sac-de-bowling, un bustier à soufflets, une robe porte-monnaie, et des silhouettes composées de deux à quatre couches de superposition, avec cloutages à l'arrière pour « poser le sac », et poignées ajoutées à la taille. Une peu de surréalisme à la belge a croisé la Serbie, en passant...

 

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Selon Mathilde Van Rossom, « c'est le bon moment pour se demander « qui suis-je en tant que designer ? » » Au début de ses études, elle ambitionnait de travailler dans une grande maison de luxe, elle rêvait plus classiquement de haute couture, puis elle a été touchée par la réalité écologique du marché, et ses ambitions ne sont plus du tout les mêmes cinq ans plus tard : « maintenant, je me destine à la slow fashion, à la mode durable. J'ai toujours été interpellée par la question environnementale. Et j'ai réalisé récemment l'impact catastrophique de la fast fashion sur l'environnement. J'ai pris conscience qu'en tant que designer, j'avais un rôle à jouer, en utilisant des matières plus respectueuses, et recyclables. En cultivant un temps de production plus humain, et en portant une réflexion sur un système de mode circulaire. » Le liège contre-collé au cuir ? Une alternative au cuir. Se considérant comme une citoyenne avant tout, féministe et écologiste, elle a choisi d'imprimer son engagement sur sa collection éthique et responsable, composée de coton bio, sourcé en Europe et labellisé GOTS.

 

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Clément Grangier quant à lui voulait absolument étudier la mode à La Cambre, « et nulle part ailleurs. » Attiré par cette pédagogie, selon lui la plus axée sur l'aspect artistique de la mode, il a fait des stages chez Olivier Theyskens, Christian Dior et Anthony Vaccarello : sa collection de fin d'études s'inspire de la filmographie de Chantal Akerman, et raconte en étoffes et en coupes tous les gestes du quotidien. Le même manteau est décliné en une dizaine de version, comme s'il se figeait dans ses mouvements.  Les vêtements sont pris dans l'action, la jupe qu'on relève pour se laver les pieds, la bretelle qui tombe lorsque l'on s'assied aux toilettes. Sa collection, incarnée, a traduit, littéralement, ce que vit… un vêtement.

 

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Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures

 

Realisation © Sho Kosughi