L’art et la mode : une histoire de collaborations

Mis à jour le 12 février 2018 par ELLE Belgique
L’art et la mode : une histoire de collaborations

Depuis quelques années, les collaborations prennent d'assaut le monde de la mode. Et parfois, les créateurs font appel à des artistes pour imaginer des collaborations uniques, emplies de talent et de créativité.

Récemment, la Maison française Louis Vuitton et l'artiste d'art contemporain Jeff Koons ont uni leur créativité pour une collaboration exceptionnelle en hommage aux grands maîtres de la peinture. Quelques mois plus tôt, Alessandro Michele révolutionnait Gucci avec ses inspirations Renaissance et un style androgyne. Et le designer italien a lui aussi joué le jeu des collaborations en s'alliant à l'artiste GucciGhost.

Evidemment, ces Maisons ne sont pas les seules à tenter et proposer des collaborations artistiques. MaxMara a associé son talent et son savoir-faire avec l'artiste Liu Wei pour une collection capsule de onze pièces en parfaite harmonie.

Mais depuis quand ces collaborations existent-elles ? Les produits de luxe deviennent-ils eux-mêmes des oeuvres d'art ?

On tente de répondre à ces questions et de comprendre pourquoi les collaborations rencontrent un tel succès auprès du public !

Quand sont nées les collaborations ?

L'art et la mode sont intimement liés. Depuis la création de la haute couture au milieu du 19ème siècle, les couturiers ont toujours été très proches des artistes. Christian Dior, Yves Saint Laurent, Coco Chanel pour ne citer qu’eux, étaient tous très liés au monde de l’art.

Gabrielle Chanel a été entourée d’artistes toute sa vie. Elle a été leur mécène, leur amie, leur associée. Elle fréquente Cocteau, Picasso, ou encore Dali.

Bien avant de devenir le créateur que l’on connait, dans les années 1920, Christian Dior fréquente les milieux de l’art. Il devient même directeur d’une galerie de peinture et côtoie les plus grands artistes de l’époque.

Yves Saint Laurent a toujours été un fervent amateur d’art et a accumulé tout au long de sa vie plus de 700 œuvres d’art. Cette passion, Yves Saint Laurent la fait transparaître dans ses robes. On pense bien sûr à la célèbre robe "Hommage à Mondrian", devenue emblématique du créateur français.

robe mondrian
Yves Saint Laurent, robe "Hommage à Mondrian"

Pierre Bergé, le compagnon de Saint Laurent, explique que l’art et la haute couture ont de nombreux points communs : "des tensions entre les lignes et les surfaces, des aimantations entre la couleur et la lumière, des enchaînements entre la pose et le mouvement […] Le goût et l’acuité visuelle trouvent dans certains gestes, tels que peindre et coudre, la même expérimentation de la ligne, une même justesse dans le maniement des contrastes entre les matières et les volumes."

Autant dire qu'il n'y a donc rien de surprenant à retrouver autant d'inspirations communes et de collaborations mêlant art et mode, puisque ces deux univers semblent intimement liés depuis le début de leur histoire.

Pour mieux comprendre les liens ténus entre l'art et la mode, ELLE Belgique a rencontré l'artiste belge Oli-B, et a recueilli son point de vue sur cette longue idylle.

Oli-B travaille actuellement sur différents projets à Maasmechelen Village, dont il a d'ailleurs décoré la façade avec ses motifs colorés.

Mais il n'est pas un novice des collaborations ! En 2011, Oli-B a été appelé par Fixerati, un ancien shop bruxellois spécialisé dans le cyclisme, pour customiser une veste Commuter Trucker de Levi's à l'occasion de son lancement. Pour cette collab', l'artiste a reçu carte blanche et a profité d'une liberté totale dans la customisation. La veste avait ensuite été exposée et vendue au profit d'une oeuvre de charité.

Q : Comment abordez-vous les collaborations et les propositions de collaborations ?

R : Personnellement, j’aime travailler avec tout le monde. Pour peu qu’il y ait un feeling avec la marque ou avec les gens, si ce sont des particuliers ou d’autres designers. Je suis assez ouvert aux collaborations si le projet est intéressant et qu’il y a une valeur ajoutée. J’aborde tout ça de manière assez sereine. En général, on me contacte par email ou par téléphone. Ce sont plutôt les gens qui viennent à moi que l’inverse, je pense que c’est un peu comme ça que les choses doivent fonctionner. Il est très difficile de savoir à un moment précis que tel ou tel groupe, marque, ou designer a envie de faire une collaboration et est à la recherche de quelqu’un.

Q : Selon vous, les produits de mode peuvent-ils devenir eux-mêmes des oeuvres d'art suite à une collaboration avec un artiste ?

R : Pour moi, ça devient totalement de l’art. J’ai une vision assez large de l’art, c’est-à-dire que quelqu’un qui prend une feuille de papier et un bic fait déjà de l’art. Je pense que la valeur artistique est tributaire de la personne qui regarde cet art. C’est le spectateur qui choisit si, à son sens, c’est de l’art ou pas selon ses critères personnels.

Selon mes critères, un vêtement qui est créé avec un apport humain, c’est de l’art. La mode, la création de vêtements, de motifs, de patterns, de coupes, c’est de la création artistique. Si un artiste investit une pièce de vêtement, c’est un artiste qui fait de l’art sur une oeuvre d’art existante. Ou qui apporte une valeur ajoutée artistique si ce sont des vêtements produits en grande quantité.

Q : Le travail de l'artiste ajoute-t-il une dimension émotionnelle au produit, au vêtement ?

Oui, bien sûr. Le vêtement va déjà produire une émotion en lui-même quand on le regarde, quand on l’essaie, quand on le porte, quand on l’enlève. Il est déjà source d’émotion et une oeuvre créée sur un support qui produit déjà des émotions ne va faire qu’amplifier la chose.

Q : Selon vous, que peut apporter l'art à la mode ?

L’art et la mode s’apportent des choses complémentaires. Il n’y en a pas un qui alimente plus l’un que l’autre. La mode peut influencer l’art. Il faut voir aussi ce que l’on entend par « art ». Est-ce de la gravure, de la sculpture, du dessin… En ce qui me concerne, je vais parler de ce que je connais bien : la peinture. Il y a un rapport étroit en la mode et la peinture. En tout cas, ce rapport est possible, il existe et c’est à l’artiste de s’en inspirer ou pas et d’en jouer. Des gens vont pouvoir créer des vêtements en s’inspirant de peintures, et des peintures qui sont inspirées de choses créées au niveau de la mode.

"Il y a un lien vivant et étroit entre la mode et l’art."

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Focus sur trois collaborations

Après avoir un peu décortiqué le travail et les influences des collaborations, rendez-vous avec trois d'entre elles !

#1. Louis Vuitton x Jeff Koons : deux maîtres revisitent les Grands Maîtres

En avril 2017, Louis Vuitton a dévoilé sa première collaboration avec Jeff Koons, artiste d'art contemporain vivant le plus cher au monde. Une collection de sacs et d’accessoires baptisée "Masters" où l’artiste et la Maison revisitent les Grands Maîtres de la peinture : Leonard De Vinci, Le Titien, Rubens, Van Gogh et Fragonard.

Louis Vuitton a donné entière carte blanche à Jeff Koons, lui permettant même de revisiter pour la première fois le fameux monogramme emblématique de la marque. Et l’artiste a embrassé cette liberté en en créant une version basée sur ses propres initiales. Quand on sait que le monogramme a été longtemps victime de nombreuses contrefaçons, voir un artiste d’art contemporain le réinterpréter est une véritable preuve de second degré.

Et le second degré semble être de mise - l’esprit des sacs "Da Vinci" rappelle les tote bags souvenir de la boutique du Musée du Louvre et les sacs pour touristes vendus sous les arcades de la Rue de Rivoli. Si la collection reste controversée par le jeu assumé et revendiqué du kitsch - l’ADN de Jeff Koons -, il n’en reste pas moins qu’elle met en lumière, grâce à la mode, cinq tableaux (pour l’instant) de grands peintres ! Pour s’en rendre compte, il suffit de passer devant une boutique Vuitton : la mise en scène est impressionnante.

Sacs ou oeuvres d’art ?

Les tableaux représentés sur les sacs n’ont pas été choisis au hasard. Ils sont tous issus de la grande série "Gazing Ball Paintings" de Jeff Koons, où l’artiste a placé ses célèbres boules bleues en aluminium devant la reproduction de 40 tableaux des grands maîtres de l’art.

Dans une vidéo de présentation de la collection "Masters" par Louis Vuitton, Jeff Koons explique : "Je voulais que cela devienne de l’art, je pense que ces sacs sont de l’art."

Alors que la collaboration entre Louis Vuitton et Jeff Koons essuie quelques critiques - certains n'aiment pas, d'autres trouvent qu'il n'y a pas de valeur artistique ajoutée -, on a voulu y voir un peu plus clair. L'artiste belge Oli-B a partagé son point de vue, résumé en trois points :

  • "Le goût : qu’est-ce que ça évoque aux gens au niveau du goût et de l’émotion ? Certains trouvent ça beau, d'autres non. Il en faut pour tout le monde.
  • L'art, c'est créer l’intérêt et créer la discussion. C’est faire appel aux émotions des gens et leur donner envie de s’exprimer dessus. Et pour ça, c’est tout à fait réussi.
  • La création artistique en elle-même : l’art, c’est aussi des visions. Jeff Koons a eu envie d’associer ces toiles de maîtres avec des produits Louis Vuitton. L'art, ça peut donc être une vision, des associations, prendre des choses dans un magazine et les coller. Oui, c'est une création artistique, il y a eu un mélange. Jeff Koons a choisi ces toiles-là, il aurait pu choisir de vieux dessins animés. Le fait est qu’il a choisi ces toiles-là, et que, l'action de choisir, c’est se positionner. Ce positionnement peut se voir comme de l’art."

A noter que cette collaboration entre l’artiste d’art contemporain Jeff Koons et la Maison Louis Vuitton n’est pas une édition limitée. Leur travail créatif se poursuivra avec de nouvelles oeuvres qui seront dévoilées à l’automne.

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#2. "Life is Gucci" : Gucci x GucciGhost

Depuis janvier 2015, Gucci connaît une véritable renaissance. Alessandro Michele, nommé directeur artistique suite au départ prématuré de Frida Giannini, a en quelques saisons rajeuni l’image de la maison italienne. Gucci est maintenant la marque que tout le monde désire.

Au delà d’inspirations Renaissance italienne et de l’arrivée de collections unisexes, Alessandro Michele a enrichi ses collections grâce sa collaboration avec l'artiste GucciGhost. Et le créateur ne s'était pas trompé ! Les designs GucciGhost ont rapidement envahi les rues et les streetstyles des Fashion Weeks.

Qui se cache derrière GucciGhost ?

Derrière ce pseudo, on retrouve Trevor Andrew, surnommé aussi Trouble Andrew. Ancien snowboarder olympique, passé ensuite à la musique, il est surtout connu actuellement comme street-artist, dont le talent a séduit Alessandro Michele.

Trevor "Trouble" Andrew voue depuis de longues années une passion quasi obsessionnelle pour la Maison Gucci. Tout a commencé lorsque le jeune homme a un véritable coup de foudre pour une montre de la griffe italienne, qu'il s'offre enfin avec son premier salaire.

De la rue au catwalk

Avec son matériel de street-artiste, Trevor Andrew tague les rues de New York de ses réinterprétations de l'univers Gucci et partage ses oeuvres sur Instagram.  Dans son art, il joue aussi avec le symbole du double G, emblème de la marque, qu'il réinterprète pour en faire les yeux d'un fantôme. Ensuite, c'est lui aussi qui imagina le célèbre mantra "Life is Gucci", apposé sur certains vêtements de la griffe.

Une passion virant à l'obsession qui a mené l'artiste à collaborer avec la Maison qu'il admirait -et admire- tant. Cette passion, Alessandro Michele, directeur artistique de Gucci, l'a bien comprise.

"J'ai vu la façon dont Trevor utilisait le symbole de la marque et j'ai pensé que c'était plutôt une idée de génie" confiait Alessandro Michele au magazine Women's Wear Daily. "C'est complètement différent de l'idée de copier. C'est l'idée de faire descendre dans la rue les symboles de l'entreprise à travers le langage du graffiti."

Dans un éclair de lucidité et de génie, le créateur italien a invité Trevor Andrew à collaborer sur la collection automne-hiver 2016-17.

Chaque pièce issue de cette collaboration célèbre l'union entre la mode et le street-art. Ici, Alessandro Michele et GucciGhost ont réussi le doublé : amener la haute couture dans la rue, pas au bras d'une modeuse, mais sur les murs mêmes, et hisser ce street-art, parfois encore sous-estimé, au rang de pièce de luxe que tout le monde a désirée.

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#3. MaxMara et l'Empire du Milieu

La griffe italienne a aussi de nombreuses collaborations à son actif. La plus récente, en ce qui concerne la Couture, est la pré-collection automne 2017 qui inclut une collection capsule réalisée en collaboration avec l’artiste chinois Liu Wei. Ce dernier a également imaginé la scénographie du défilé, au Shanghaï Exhibition Center.

Dans son travail artistique, Liu Wei explore les contradictions de notre société contemporaine et l'évolution des paysages urbains.

Pour mieux comprendre cette collaboration, son enjeu, le travail et le savoir-faire qu'elle a nécessités, ELLE Belgique a recueilli les propos de Giorgio Guidotti, Directeur général de la communication chez MaxMara.

Q : Etait-il important pour MaxMara de collaborer avec un artiste chinois alors que la Chine est un pays en plein essor économique ?

R : La Chine constitue un marché très important pour MaxMara, qui y a ouvert sa première boutique il y a 25 ans. Aujourd’hui, notre enseigne compte plus de 350 points de vente. Pour fêter cet anniversaire (les 25 ans d'existence en Chine), MaxMara a réalisé un grand événement, il y a quelques mois à Shangai. La collaboration avec un artiste chinois s’est faite tout naturellement. Le choix s’est porté sur Liu Wei car son univers est très proche de celui de MaxMara.

Q : Justement, pourquoi avoir choisi de travailler avec l’artiste Liu Wei en particulier ?

R : L’univers et l’esthétique de Liu Wei ont toujours beaucoup plu à l’équipe créative de MaxMara. Un des thèmes de prédilection de Liu Wei est la ville moderne et son esprit graphique. La géométrie et l’architecture linéaire très présentes dans les villes modernes ne sont pas sans rappeler les lignes pures et les découpes nettes qu’on retrouve dans le stylisme de MaxMara. Le "match" était donc parfait.

Q : Comment la Maison MaxMara a-t-elle allié son savoir-faire avec celui de l’artiste ?

R : L’esprit graphique est très présent chez l’artiste Liu Wei tout comme dans le stylisme de MaxMara. La collaboration entre MaxMara et l’artiste Liu Wei s’est construite grâce à un dialogue positif autour du thème central : la ville urbaine. Liu Wei a transmis sa vision des choses à l’équipe créative de MaxMara, qui l’a ensuite transposée dans ses créations stylistiques. Ainsi est née une collection capsule de onze pièces qui évoque la géographie urbaine. Il s’agit d’une collection à l’accent graphique très prononcé où créativité et qualité se rejoignent.

maxmara liu wei

L'histoire continue

Tout le monde peut s'en rendre compte : les collaborations art-mode suscitent un grand intérêt autant de la part du public, de la clientèle et des médias. L'histoire ne fait que commencer et continuera -on peut le supposer- au fil des prochaines saisons. L'art et la mode sont de vastes univers si bien que les inspirations sont infinies.

Julie Sacré