Depuis quelques annรฉes, les collaborations prennent d’assaut le monde de la mode. Et parfois, les crรฉateurs font appel ร des artistes pour imaginer des collaborations uniques, emplies de talent et de crรฉativitรฉ.
Rรฉcemment, la Maison franรงaise Louis Vuitton et l’artiste d’art contemporain Jeff Koons ont uni leur crรฉativitรฉ pour une collaboration exceptionnelleย en hommage aux grands maรฎtres de la peinture.ย Quelques mois plus tรดt, Alessandro Michele rรฉvolutionnait Gucci avec ses inspirations Renaissance et un style androgyne. Et le designer italien a lui aussi jouรฉ le jeu des collaborations en s’alliant ร l’artiste GucciGhost.
Evidemment, ces Maisons ne sont pas les seules ร tenter et proposer des collaborations artistiques. MaxMara a associรฉ son talent et son savoir-faire avec l’artiste Liu Wei pour une collection capsule de onze piรจces en parfaite harmonie.
Mais depuis quand ces collaborations existent-elles ? Les produits de luxe deviennent-ils eux-mรชmes des oeuvres d’art ?
On tente de rรฉpondre ร ces questions et de comprendre pourquoi les collaborations rencontrent un tel succรจs auprรจs du public !
Quand sont nรฉes les collaborations ?
L’art et la mode sont intimement liรฉs. Depuis la crรฉation de la haute couture au milieu du 19รจmeย siรจcle, les couturiers ont toujours รฉtรฉ trรจs proches des artistes.ย Christian Dior, Yves Saint Laurent, Coco Chanel pour ne citer quโeux, รฉtaient tousย trรจs liรฉs au monde de lโart.
Gabrielle Chanel a รฉtรฉ entourรฉe dโartistes toute sa vie. Elle a รฉtรฉ leur mรฉcรจne, leur amie, leur associรฉe. Elle frรฉquente Cocteau, Picasso, ou encore Dali.
Bien avant de devenir le crรฉateur que lโon connait, dans lesย annรฉes 1920, Christian Dior frรฉquente les milieux de lโart. Il devient mรชme directeur dโune galerie de peinture et cรดtoie les plus grands artistes de lโรฉpoque.
Yves Saint Laurent a toujours รฉtรฉ un fervent amateur dโart et a accumulรฉ tout au long de sa vie plus de 700 ลuvres dโart. Cette passion, Yves Saint Laurent la fait transparaรฎtre dans ses robes. On pense bien sรปr ร la cรฉlรจbre robe “Hommage ร Mondrian”, devenue emblรฉmatique du crรฉateur franรงais.

Yves Saint Laurent, robe “Hommage ร Mondrian”
Pierre Bergรฉ, le compagnon de Saint Laurent, explique que lโart et la haute couture ont de nombreux points communsย : “des tensions entre les lignes et les surfaces, des aimantations entre la couleur et la lumiรจre, des enchaรฎnements entre la pose et le mouvement [โฆ] Le goรปt et lโacuitรฉ visuelle trouvent dans certains gestes, tels que peindre et coudre, la mรชme expรฉrimentation de la ligne, une mรชme justesse dans le maniement des contrastes entre les matiรจres et les volumes.”
Autant dire qu’il n’y a donc rien de surprenant ร retrouver autant d’inspirations communes et de collaborations mรชlant art et mode, puisque ces deux univers semblent intimement liรฉs depuis le dรฉbut de leur histoire.
Pour mieux comprendre les liens tรฉnusย entre l’art et la mode, ELLE Belgique aย rencontrรฉ l’artiste belge Oli-B, et a recueilliย son point de vue sur cette longue idylle.
Oli-B travaille actuellement sur diffรฉrents projets ร Maasmechelen Village, dont il a d’ailleurs dรฉcorรฉ la faรงade avec ses motifs colorรฉs.
Mais il n’est pas un novice des collaborations ! En 2011, Oli-B a รฉtรฉ appelรฉ par Fixerati, un ancien shop bruxellois spรฉcialisรฉ dans le cyclisme, pour customiser une veste Commuter Trucker de Levi’s ร l’occasion deย son lancement. Pour cette collab’, l’artiste a reรงu carte blanche et a profitรฉ d’une libertรฉ totale dans la customisation. La veste avait ensuite รฉtรฉ exposรฉe et vendue au profit d’une oeuvre de charitรฉ.
Q : Comment abordez-vous les collaborations et les propositions de collaborations ?
R : Personnellement, jโaime travailler avec tout le monde. Pour peu quโil y ait un feeling avec la marque ou avec les gens, si ce sont des particuliers ou dโautres designers. Je suis assez ouvert aux collaborations si le projet estย intรฉressant et quโil y a une valeur ajoutรฉe.ย Jโaborde tout รงa de maniรจre assez sereine. En gรฉnรฉral, on me contacte par email ou par tรฉlรฉphone. Ce sont plutรดt les gens qui viennent ร moi que lโinverse, je pense que cโest un peu comme รงa que les choses doivent fonctionner. Il est trรจs difficile de savoir ร un moment prรฉcis que tel ou tel groupe, marque, ou designer a envie de faire une collaboration et est ร la recherche de quelquโun.
Q : Selon vous, les produits de mode peuvent-ils devenir eux-mรชmes des oeuvres d’art suite ร une collaboration avec un artiste ?
R : Pour moi, รงa devient totalement de lโart. Jโai une vision assez large de lโart, cโest-ร -dire que quelquโun qui prend une feuille de papier et un bic fait dรฉjร de lโart. Je pense que la valeur artistique est tributaire de la personne qui regarde cet art. Cโest le spectateur qui choisit si, ร son sens, cโest de lโart ou pas selon ses critรจres personnels.
Selon mes critรจres, un vรชtement qui est crรฉรฉ avec un apport humain, cโest de lโart. La mode, la crรฉation de vรชtements, de motifs, de patterns, de coupes, cโest de la crรฉation artistique. Si un artiste investit une piรจce de vรชtement, cโest un artiste qui fait de lโart sur une oeuvre dโart existante. Ou qui apporte une valeur ajoutรฉe artistique si ce sont des vรชtements produits en grande quantitรฉ.
Q : Le travail de l’artiste ajoute-t-il une dimension รฉmotionnelle au produit, au vรชtement ?
Oui, bien sรปr. Le vรชtement va dรฉjร produire une รฉmotion en lui-mรชme quand on le regarde, quand on lโessaie, quand on le porte, quand on lโenlรจve. Il est dรฉjร source dโรฉmotion et une oeuvre crรฉรฉe sur un support qui produit dรฉjร des รฉmotions ne va faire quโamplifier la chose.
Q : Selon vous, que peut apporter l’art ร la mode ?
Lโart et la mode sโapportent des choses complรฉmentaires. Il nโy en a pas un qui alimente plus lโun que lโautre. La mode peut influencer lโart. Il faut voir aussi ce que lโon entend par ยซย artย ยป. Est-ce de la gravure, de la sculpture, du dessinโฆ En ce qui me concerne, je vais parler de ce que je connais bien : la peinture. Il y a un rapport รฉtroit en la mode et la peinture. En tout cas, ce rapport est possible, il existe et cโest ร lโartiste de sโen inspirer ou pas et dโen jouer. Des gens vont pouvoir crรฉer des vรชtements en sโinspirant de peintures, et des peintures qui sont inspirรฉes de choses crรฉรฉes au niveau de la mode.
“Il y a un lien vivant et รฉtroit entre la mode et lโart.”
Focus sur trois collaborations
Aprรจs avoir un peu dรฉcortiquรฉ le travail et les influences des collaborations, rendez-vous avec trois d’entre elles !
#1. Louis Vuitton x Jeff Koons : deux maรฎtres revisitent les Grands Maรฎtres
En avril 2017, Louis Vuitton a dรฉvoilรฉ sa premiรจre collaboration avec Jeff Koons, artiste d’art contemporain vivant le plus cher au monde. Une collection de sacs et dโaccessoires baptisรฉe “Masters” oรน lโartiste et la Maison revisitent les Grands Maรฎtres de la peinture : Leonard De Vinci, Le Titien, Rubens, Van Gogh et Fragonard.
Louis Vuitton a donnรฉ entiรจre carte blanche ร Jeff Koons, lui permettant mรชme de revisiter pour la premiรจre fois le fameux monogramme emblรฉmatique de la marque. Et lโartiste a embrassรฉ cette libertรฉ en en crรฉant une version basรฉe sur ses propres initiales. Quand on sait que le monogramme a รฉtรฉ longtemps victime de nombreuses contrefaรงons, voir un artiste dโart contemporain le rรฉinterprรฉter est une vรฉritable preuve de second degrรฉ.
Et le second degrรฉ semble รชtre de mise – lโesprit des sacs “Da Vinci” rappelle les tote bags souvenir de la boutique du Musรฉe du Louvre et les sacs pour touristes vendus sous les arcades de la Rue de Rivoli. Si la collection reste controversรฉe par le jeu assumรฉ et revendiquรฉ du kitsch – lโADN de Jeff Koons -, il nโen reste pas moins quโelle met en lumiรจre, grรขce ร la mode, cinq tableaux (pour lโinstant) de grands peintres !ย Pour sโen rendre compte, il suffit de passer devant une boutique Vuitton : la mise en scรจne est impressionnante.
Sacs ou oeuvres dโart ?
Les tableaux reprรฉsentรฉs sur les sacs nโont pas รฉtรฉ choisis au hasard. Ils sont tous issus de la grande sรฉrie “Gazing Ball Paintings” de Jeff Koons, oรน lโartiste a placรฉ ses cรฉlรจbres boules bleues en aluminium devant la reproduction de 40 tableaux des grands maรฎtres de lโart.
Dans une vidรฉo de prรฉsentation de la collection “Masters” par Louis Vuitton, Jeff Koons explique : “Je voulais que cela devienne de lโart, je pense que ces sacs sont de lโart.”
Alors que la collaboration entre Louis Vuitton et Jeff Koons essuie quelques critiques – certains n’aiment pas, d’autres trouvent qu’il n’y a pas de valeur artistique ajoutรฉeย -, on a voulu y voir un peu plus clair. L’artiste belge Oli-B a partagรฉ son point de vue, rรฉsumรฉ en trois points :
- “Le goรปt : quโest-ce que รงa รฉvoque aux gens au niveau du goรปt et de lโรฉmotion ?ย Certains trouvent รงa beau, d’autres non. Il en faut pour tout le monde.
- L’art, c’estย crรฉer lโintรฉrรชt et crรฉer la discussion. Cโest faire appel aux รฉmotions des gens et leur donner envie de sโexprimer dessus. Et pour รงa, cโest tout ร fait rรฉussi.
- La crรฉation artistique en elle-mรชme : lโart, cโest aussi des visions. Jeff Koons a eu envie dโassocier ces toiles de maรฎtres avec des produits Louis Vuitton. L’art, รงa peut donc รชtre une vision, des associations, prendre des choses dans un magazine et les coller. Oui, c’est uneย crรฉation artistique, il y a eu un mรฉlange. Jeff Koons a choisi ces toiles-lร , il aurait pu choisir de vieux dessins animรฉs. Le fait est quโil a choisi ces toiles-lร , et que, l’action de choisir, cโest se positionner. Ce positionnement peut se voir comme de lโart.“
A noter queย cette collaboration entre lโartiste dโart contemporain Jeff Koons et la Maison Louis Vuitton nโest pas une รฉdition limitรฉe. Leur travail crรฉatif se poursuivra avec de nouvelles oeuvres qui seront dรฉvoilรฉes ร lโautomne.
#2. “Life is Gucci” : Gucci x GucciGhost
Depuis janvier 2015, Gucci connaรฎt une vรฉritable renaissance. Alessandro Michele, nommรฉ directeur artistique suite au dรฉpart prรฉmaturรฉ de Frida Giannini, a en quelques saisons rajeuni lโimage de la maison italienne. Gucci est maintenant la marque que tout le monde dรฉsire.
Au delร dโinspirations Renaissance italienne et de lโarrivรฉe de collections unisexes, Alessandro Micheleย a enrichi ses collections grรขce sa collaboration avec l’artiste GucciGhost. Et le crรฉateur ne s’รฉtait pas trompรฉ ! Lesย designs GucciGhost ont rapidement envahi les rues et les streetstyles des Fashion Weeks.
Qui se cache derriรจre GucciGhost ?
Derriรจre ce pseudo, on retrouve Trevor Andrew, surnommรฉ aussi Trouble Andrew. Ancien snowboarder olympique, passรฉ ensuite ร la musique, il est surtout connu actuellement commeย street-artist, dont le talent a sรฉduit Alessandro Michele.
Trevor “Trouble” Andrew voue depuis de longues annรฉes une passion quasiย obsessionnelle pour la Maison Gucci. Tout a commencรฉ lorsque le jeune homme a un vรฉritable coup de foudre pour une montre de la griffe italienne, qu’il s’offre enfin avec son premier salaire.
De la rue au catwalk
Avec son matรฉriel de street-artiste, Trevor Andrew tague les rues de New York de ses rรฉinterprรฉtations de l’univers Gucci et partage ses oeuvres sur Instagram.ย ย Dans son art, il joue aussi avec leย symbole du double G, emblรจme de la marque, qu’il rรฉinterprรจte pour en faire les yeux d’un fantรดme. Ensuite, c’est lui aussi qui imaginaย le cรฉlรจbre mantra “Life is Gucci”, apposรฉ sur certains vรชtements de la griffe.
Une passion virant ร l’obsession qui a menรฉ l’artisteย ร collaborer avec la Maison qu’il admirait -et admire- tant. Cette passion, Alessandro Michele, directeur artistique de Gucci, l’a bien comprise.
“J’ai vu la faรงon dont Trevor utilisait le symbole de la marque et j’ai pensรฉ que c’รฉtait plutรดt une idรฉe de gรฉnie” confiait Alessandro Michele au magazine Women’s Wear Daily.ย “C’est complรจtement diffรฉrent de l’idรฉe de copier. C’est l’idรฉe de faire descendre dans la rue les symboles de l’entreprise ร travers le langage du graffiti.”
Dans un รฉclair de luciditรฉ et de gรฉnie, le crรฉateur italien a invitรฉ Trevor Andrew ร collaborer sur la collection automne-hiver 2016-17.
Chaque piรจce issue de cette collaboration cรฉlรจbre l’union entre la mode et le street-art. Ici, Alessandro Michele et GucciGhost ont rรฉussi le doublรฉ : amener la haute couture dans la rue, pas au bras d’une modeuse, mais sur les murs mรชmes, et hisser ce street-art, parfois encore sous-estimรฉ,ย au rang de piรจce de luxe que tout le monde a dรฉsirรฉe.
#3. MaxMara et l’Empire du Milieu
La griffe italienne a aussi de nombreuses collaborations ร son actif. La plus rรฉcente, en ce qui concerne la Couture, est la prรฉ-collection automne 2017 qui inclut une collection capsule rรฉalisรฉe en collaboration avec lโartiste chinois Liu Wei.ย Ce dernier a รฉgalement imaginรฉ la scรฉnographie du dรฉfilรฉ, au Shanghaรฏ Exhibition Center.
Dans son travail artistique, Liu Wei explore les contradictions de notre sociรฉtรฉ contemporaine et l’รฉvolution des paysages urbains.
Pour mieux comprendre cette collaboration, son enjeu, le travail et le savoir-faire qu’elle a nรฉcessitรฉs, ELLE Belgique a recueilli les propos de Giorgio Guidotti, Directeur gรฉnรฉral de la communication chez MaxMara.
Q : Etait-il important pour MaxMara de collaborer avec un artiste chinoisย alors que la Chine est un pays en plein essor รฉconomique ?
R : La Chine constitue un marchรฉ trรจs important pour MaxMara, qui y a ouvert sa premiรจre boutique il y a 25 ans. Aujourdโhui, notre enseigne compte plus de 350 points de vente.ย Pour fรชter cet anniversaire (les 25 ans d’existence en Chine), MaxMara a rรฉalisรฉ un grand รฉvรฉnement, il y a quelques mois ร Shangai. La collaboration avec un artiste chinois sโest faite tout naturellement. Le choix sโest portรฉ sur Liu Wei car son univers est trรจs procheย de celui de MaxMara.
Q : Justement, pourquoi avoir choisi de travailler avec lโartiste Liu Wei en particulierย ?
R : Lโunivers et lโesthรฉtique de Liu Wei ont toujours beaucoup plu ร lโรฉquipe crรฉative de MaxMara. Un des thรจmes de prรฉdilection de Liu Wei est la ville moderne et son esprit graphique. La gรฉomรฉtrie et lโarchitecture linรฉaire trรจs prรฉsentes dans les villes modernes ne sontย pas sansย rappeler les lignes pures et les dรฉcoupes nettes quโon retrouve dans le stylisme de MaxMara. Le “match” รฉtait donc parfait.
Q : Comment la Maison MaxMara a-t-elle alliรฉ son savoir-faire avec celui de lโartiste ?
R : Lโesprit graphique est trรจs prรฉsent chez lโartiste Liu Wei tout comme dans le stylisme de MaxMara. La collaboration entre MaxMara et lโartiste Liu Wei sโest construite grรขce ร un dialogue positif autour du thรจme central : la ville urbaine.ย Liu Wei a transmis sa vision des choses ร lโรฉquipe crรฉative de MaxMara, quiย lโa ensuite transposรฉe dans ses crรฉations stylistiques.ย Ainsi est nรฉe une collection capsule de onze piรจces qui รฉvoque laย gรฉographie urbaine. Il sโagit dโune collection ร lโaccent graphique trรจs prononcรฉ oรน crรฉativitรฉ et qualitรฉ se rejoignent.
L’histoire continue
Tout le monde peut s’en rendre compte : les collaborations art-mode suscitent un grand intรฉrรชt autant de la partย du public, de la clientรจle et des mรฉdias. L’histoire ne fait que commencer et continuera -on peut le supposer- au fil des prochaines saisons. L’art et la mode sont de vastes univers si bien que les inspirations sont infinies.
Julie Sacrรฉ
