Témoignage: « J’ai écrit des romans érotiques pour boucler mes fins de mois »

Publié le 25 octobre 2018 par Laurence Donis
Témoignage: « J’ai écrit des romans érotiques pour boucler mes fins de mois »

Camille Emmanuelle a travaillé pendant un an pour une maison d'édition spécialisée dans les romans érotiques. Aujourd'hui, elle nous dévoile les coulisses...

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« Il y a trois ans, on m’a proposé d'écrire des romans érotiques. Au départ, j’ai pensé que c’était un bon plan, une source de revenus réguliers. Ça faisait marrer mes potes en soirée mais j’étais payée pour écrire et j’aime ça. C’est mon métier, je suis journaliste et je m’intéresse à tout ce qui concerne les sexualités, la culture porn, les questions de genres, le féminisme... Autant dire qu’à cette période, j’effectuais régulièrement le grand écart idéologique. En un an, j’ai sorti douze romans et l’expérience comique est rapidement devenue tragique. Je savais que la littérature érotique n’était pas dénuée de stéréotypes mais je ne me doutais pas du business qui se cachait derrière. J’avais entendu parler du succès de “Fifty Shades of Grey” et, pourtant, je ne m’attendais pas à ce que mes romans soient autant lus. Je me suis vite rendu compte qu’on était face à un phénomène culturel de masse.

C’est une production littéraire qui est censée rimer avec plaisir mais c’est exactement l’inverse qui se passe. Les règles d’écriture sont quasiment staliniennes, on nous demande de produire des livres à la chaîne et de prendre les filles pour des débiles mentales. À la fin, j’arrivais à écrire un roman en cinq jours. Toute référence culturelle ou politique était systématiquement supprimée, comme si les lectrices ne pouvaient pas être curieuses. Les romans érotiques ne sortent pas de nulle part, c’est un mélange de deux genres littéraires. D’un côté, on a les romans de gare, où l’amour triomphe systématiquement. Le prince charmant, fortuné et dominant, sauve la jeune fille en détresse. Et de l’autre, on va reprendre les codes culturels de la « chick lit », des livres tels que « Le diable s’habille en Prada », par exemple. L’histoire ne se passe plus dans un château mais sur un roof- top à New York ou à Los Angeles. L’héroïne poste des photos de cupcakes sur Instagram, brunche avec ses copines le dimanche matin et rêve de porter des Louboutin.

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D’un point du vue marketing, c’est plutôt bien pensé. Ça se lit facilement et il y a un phénomène d’identification qui se met en place. Et puis la description d’un amour parfait, ça rassure. Les romans érotiques, c’est Cendrillon pour les filles de 18 ans qui ont acheté leur premier canard vibrant. Elles n’ont pas beaucoup d’expérience et se posent plein de questions sur l’amour et le sexe. Pourquoi ça fonctionne ? On peut aussi se demander pourquoi les gens regardent des télé-réalités et mangent au fast-food alors qu’ils sont conscients que ce n’est pas top. Les lectrices savent très bien qu’elles ne sont pas en train de lire du Tolstoï mais je ne sais pas si elles se rendent compte des stéréotypes qu’on leur impose, de l’image des femmes et de la sexualité que cela renvoie.

Dans les romans érotiques, les filles jouissent en trois minutes chrono et les hommes bandent systématiquement. C’est de la littérature photoshopée : il n’y a pas de poils, pas de sueur, pas de sperme. C’est Barbie et Ken qui font l’amour. Les personnages sont pratiquement toujours les mêmes, leurs caractéristiques sont même répertoriées dans un tableau Excel. On modifie simplement quelques détails, Barbie secrétaire devient Barbie hôtesse de l’air, par exemple. C’est la même Barbie, seul le costume a changé. L’héroïne peut être stagiaire en école de commerce ou étudiante en lettres, mais il faut qu’elle rougisse facilement. Elle est canon mais se trouve simplement “jolie”. L’homme qu’elle rencontre est toujours riche et puissant. Il a fait fortune en créant une start-up ou une galerie d’art et comme Ken, il est livré avec toute sa panoplie : sa voiture de luxe, son chauffeur, ses costumes hors de prix... Les deux personnages ont des “blessures secrètes”, mais il ne faut pas que ce soit trop grave non plus.

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Et surtout, il y a systématiquement un énorme décalage entre l’homme et la femme. À chaque fois que j’écrivais “millionnaire”, on me corrigeait. Le héros doit être milliardaire. Les filles gagnent déjà 20 % de moins que les mecs dans la vraie vie, la différence doit-elle obligatoirement se compter en milliards ? Ma maison d’édition me répétait sans cesse que mes romans devaient être glamour tout en étant proches de la réalité. J’ai fait des recherches, les trois quarts des milliardaires sont des Asiatiques de plus de 55 ans, en couple, et loin d’avoir un corps parfait... Le message délivré par ces livres est toujours le même : « Fais des études, décroche un stage en entreprise, mais uniquement pour trouver un homme riche. » La femme est dans l’attente de la rencontre qui va changer sa vie. Elle ne va jamais prendre d’initiatives, ni se masturber d’ailleurs.

Les maisons d’édition essayent de servir un produit prêt à l’excitation. Elles ne prennent pas de risques. Elles reproduisent un schéma qualifié de glamour, une vision du sexe telle qu’on la retrouve dans les films hollywoodiens : un couple, en position du missionnaire, qui bouge sous des draps en soie. Les fantasmes des femmes sont évidemment beaucoup plus variés que ça. À la fin de la collaboration avec ma maison d’édition, on m’a fait comprendre que j’avais commis un impair total. J’ai cru que c’était la fin du monde à cause d’une scène que j’avais écrite : un couple fait l’amour dans un loft à Londres et finit par éclater de rire en remarquant que l’homme a gardé ses chaussettes. Je trouvais ça sexy : ils avaient tellement envie l’un de l’autre qu’ils n’avaient pas pris le temps de retirer tous leurs vêtements. Pour mes boss, c’était impensable. Les ratés ne sont pas glamour, un homme ne peut pas être ridicule.

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Le scénario doit être léché et il n’y a pas de place pour l’improvisation. On pourrait s’attendre à ce que la littérature érotique soit beaucoup plus libre, plus punk et qu’elle bouscule les idées préconçues, mais non. Je trouve ça gênant, c’est important d’avoir des modèles féminins différents. On reproche beaucoup aux sites porno d’influencer négativement les jeunes, mais les romans érotiques ont aussi un impact sur les mentalités. Le phénomène culturel est sous-estimé, on est face à une génération biberonnée à ce genre de bouquins. Certaines jeunes filles, en pleine construction de leur féminité, en lisent trois, quatre par mois. Elles vont grandir en pensant que le désir est forcément lié au luxe, qu’elles doivent passer des heures à s’épiler et qu’elles ont un problème si elles ne ressentent pas de plaisir après trois minutes de pénétration.

Une femme, ça a des poils, de la cellulite, ça transpire, ça saigne. Un corps lisse avec une fente de tirelire, ça s’appelle un nouveau-né. Les romans érotiques nient le côté bestial de la sexualité féminine. Les filles ne peuvent pas crier trop fort lorsqu’elles jouissent et leur sextoy doit toujours être“mignon”. Au début du phénomène “Fifty Shades of Grey”, j’étais ravie. Je me suis dit que la littérature pornographique allait se développer et qu’il y allait en avoir pour tous les goûts. Mais non. On retrouve toujours les mêmes scénarios, les mêmes personnages et la même vision de la femme. Certains livres présentent tout de même des héroïnes fortes, qui occupent un poste de pouvoir. C’est encore assez rare mais heureusement, ils existent."