Rencontre avec Olivier Polge nez pour CHANEL

Mis à jour le 10 janvier 2018 par Marie-Noëlle Vekemans
Rencontre avec Olivier Polge nez pour CHANEL

Pour sa quatrième composition griffée Chanel, le parfumeur maison revisite le mythique N°5.

Un sourire, des yeux et une voix à vous faire oublier vos questions. Mais surtout, un parcours qui impressionne.

Olivier Polge, 42 ans, a rejoint la maison Chanel en 2013 et a décroché deux ans plus tard l’un des postes les plus convoités de la cosmétique en en devenant le  parfumeur attitré. Fils de mais pas que. Oui, il a succédé à son père, Jacques, qui orchestrait les créations olfactives de la maison de la rue Cambon depuis 1978, et à qui l’on doit notamment Coco, Allure ou Chance. Mais une série de créations remarquées qui lui avaient déjà valu la reconnaissance de ses pairs. L’iris masculin troublant de Dior Homme, c’est lui. L’étonnante profusion de fleurs de Flower Bomb de Viktor & Rolf, lui encore, tout comme l’immense succès médiatique La Vie est Belle de Lancôme, créé en trio avec Dominique Ropion et Anne Flipo.

Sa mission chez Chanel : mener la création olfactive vers une nouvelle ère, ce qu’il a déjà fait avec Misia et Chance Eau Vive, sortis en 2015, et avec Boy au printemps dernier. Il passe à la vitesse supérieure avec sa nouvelle création, N°5 L’Eau, qui réinterprète le grand classique créé par Ernest Beaux en 1921 pour Mademoiselle Chanel.

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Travailler sur un parfum comme le N°5, c’était impressionnant ?

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Quand on est chez Chanel, le N°5 demande une attention constante, donc il fait partie du quotidien. Mais amener une nouvelle variante, c’est considérable,  parce qu’on ne peut pas en faire une tous les ans. Il faut trouver de l’à-propos. C’est important en raison de la place du N°5 dans la maison et des attentes. C’est un travail d’orfèvre.

Vous aviez de multiples possibilités. Comment avez-vous fait un choix ?

Il y a eu une sorte d’évidence. L’idée était de l’ancrer dans l’époque actuelle. Notre histoire avec le N°5 n’en est pas à son premier chapitre, si l’on pense au travail qu’a fait mon père sur l’Eau Première il y a quelques années ou avant, dans un sens quasiment opposé, sur l’Eau de Parfum. Aujourd’hui, la fraîcheur m’a semblé être le choix le plus pertinent.

Comment avez-vous procédé ?

J’ai commencé par voir ce qui, dans les différents éléments du N°5, lui était essentiel. Que retenir s’il fallait faire une sorte de structure de ce parfum et en tirer les éléments fondamentaux ? L’idée était de mettre en lumière une facette sur laquelle on n’avait pas encore poussé l’exercice. On parle toujours du N°5 comme d’un fleuri aldéhydé. Les aldéhydes, ce sont ces molécules de synthèse qui étaient très innovantes à l’époque de la création du N°5 et qui apportent une grande fraîcheur. Ce sont des éléments de synthèse dont le dosage est particulièrement important. Ce que l’on sait depuis longtemps, mais dont on parle peu, c’est que ces aldéhydes sont présents dans certains composants naturels, en particulier les agrumes. Il me semblait intéressant de mettre l’accent sur les agrumes, en particulier l’orange et la bergamote.

Le N°5, c’est aussi un grand floral. Qu’avez-vous fait avec les fleurs ?

J’ai étiré les notes florales, pour les faire respirer les unes les autres. On possède aujourd’hui des techniques qui permettent de fragmenter les essences de manière très précise, ce qui m’a donné la possibilité de tirer de nouvelles qualités des fleurs présentes dans le N°5, la rose, le jasmin et l’ylang. Dans les notes de fond, j’ai introduit des éléments boisés différents de ceux du N°5 originel, qui sont des notes très poudrées, un peu crémeuses, avec du santal. J’ai développé ici une facette boisée plus vibrante, cédrée, qui lui donne un côté plus dynamique.

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En tant que parfumeur, êtes-vous inspiré par d’autres choses que les essences ?

La sensibilité se nourrit de tout. Mais à un moment, il faut retomber sur des odeurs. Donc la source d’inspiration principale reste quand même les essences, les parfums. Quand on est parfumeur, on a aussi des embryons de formules, des petites idées que l’on peut enchâsser dans un projet. C’est tout ça qui crée l’inspiration.

Qu’est-ce qui différencie un parfum Chanel d’une autre création ?

L’identité. On a l’habitude de dire qu’Ernest Beaux a créé le N°5 en 1921, et qu’avec le N°5 et l’interaction entre lui et Mademoiselle Chanel se sont tirés des traits, des principes que tous les parfumeurs qui se sont succédé dans la maison – et il y en a eu peu (Ernest Beaux, Henri Robert et Jacques Polge, NDLR) – ont gardés. Gabrielle Chanel disait qu’elle construisait des robes et que de la même manière, elle voulait qu’un parfum soit construit, que ce ne soit pas du « simple parfumage ». À son époque, on faisait un jasmin, une fougère ;  elle, elle voulait une composition, une création. Ce qui induit aussi une certaine abstraction : les éléments se répondent les uns aux autres sans qu’il y en ait un qui ressorte en particulier. Je crois qu’il y a une richesse, une opulence dans les parfums Chanel. L’une des autres différences, c’est que chez Chanel,  nous avons la possibilité d’influer sur la fabrication des matières premières. Nous utilisons rarement des matières brutes. Chez Chanel, on aime l’aspect retravaillé. Et puis, nos parfums, une fois créés, sont entretenus, ils conservent au fil du temps une qualité constante. C’est possible parce qu’en tant que  parfumeur-créateur, on a aussi la charge de  l’ensemble des parfums de la maison. On tient les approvisionnements de matières premières scrupuleusement à jour tous les ans. On veille à la qualité des récoltes.

 Ca vous oblige à voyager beaucoup ?

Théoriquement, je devrais. La beauté du monde moderne fait que les échantillons voyagent aussi facilement que moi, voire plus facilement. Je vais de temps en temps sur place. Discuter avec les interlocuteurs, ça peut donner des idées. Pour le moment, à Grasse, on parfait les distillations d’iris qu’on a commencées il y a quelques années. Mon père, quand il a créé Coco Mademoiselle, a fait redistiller le patchouli pour en faire un cœur de patchouli. C’était la première fois et ça amène des différences énormes, sur des décennies.

Vous avez déjà signé quatre créations depuis que vous êtes là. Quatre en trois ans, c’est beaucoup, non ?

Oui, dans la mesure où c’est un processus long, mais on peut travailler sur plusieurs créations en même temps, les processus peuvent se chevaucher. Ce qui n’est pas plus mal, car d’un point de vue technique, le nez fonctionne beaucoup par contraste, donc si on nage dans le même bain olfactif toute la journée, les capacités baissent. C’est bénéfique d’avoir plusieurs choses dans sa tête au même moment.

Si votre père n’avait pas été qui il est, avec son histoire chez Chanel, vous seriez arrivé ici ?

Probablement pas. Tout ça fait partie d’un tout. On est toujours un peu le produit de l’endroit d’où l’on sort. Dans mon cas, je ne suis pas né bien loin de l’endroit où l’on m’a déposé. Devenu adulte, je ne suis pas allé chercher à l’autre bout de la terre. C’est un défaut et un avantage. Je pense que la décision la plus importante que j’ai pu prendre a été de faire ce métier ou pas. à partir du moment où je suis devenu parfumeur, sans m’en rendre compte, j’avais fait le plus grand pas. Après, j’ai fait ma carrière de mon côté et je suis arrivé chez Chanel malgré moi.

Peut-on parler de transmission, dans votre cas ?

J’aimerais bien, mais je ne pense pas. Je n’ai pas du tout joué au petit parfumeur quand j’étais enfant. Mon père ne m’amenait pas à six ans à la découverte des odeurs dans son labo, mais c’est vrai qu’avec son métier, il rentrait souvent avec des échantillons. A ce moment-là, ça me paraissait normal, c’était juste le métier de mon père, ça n’avait rien de magique. Quand je suis arrivé chez Chanel, j’ai passé beaucoup de temps avec lui à sentir toutes les essences que nous avons ici au labo, 750 au total. Le but ultime serait de ne composer qu’avec des matières premières maison. C’est un exercice que j’aimerais pousser le plus loin possible.

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Vous avez fait des études d’histoire de l’art. L’art reste-t-il présent dans vos sources d’inspiration ?

Je ne me destinais pas du tout à devenir parfumeur, mais j’ai toujours été attiré par les aspects créatifs du monde de l’art et ce qui me plaît dans le parfum, c’est le côté créatif et le côté artisanal. Les deux sont liés. L’art m’intéresse toujours, bien sûr. J’aime beaucoup d’artistes et la peinture du XXe siècle me passionne. Récemment, j’ai lu un ouvrage sur Ozenfant. Ce n’est pas un peintre majeur, mais il est très intéressant. Il travaillait avec Le Corbusier. La peinture nourrit sans doute mon inspiration, mais cela se fait de manière inconsciente.

Quelle est la première chose que vous avez faite quand vous êtes arrivé chez Chanel ?

Je me suis imprégné de l’univers de la maison. J’avais un programme d’intégration d’un an, pendant lequel j’ai rencontré les acteurs des différents métiers de la maison. J’ai découvrert les les ateliers de haute couture, une fabrique de sacs dans le nord de Paris… La cohérence entre les différents métiers est primordiale, tout comme elle existe dans les parfums. à partir du moment où le point d’ancrage est Gabrielle Chanel, c’est une voie assez sûre.

Quelle est l’image que vous avez de Gabrielle Chanel ?

J’ai toujours entendu parler d’elle depuis que j’étais petit. Elle a toujours fait partie de ma vie, j’ai du mal à avoir un avis objectif. Mais depuis que je travaille ici, l’aspect « historique » m’imprègne plus. Je suis impressionné par son parcours. Une femme, à son époque… Elle a eu une destinée tout à fait exceptionnelle.

Vous travaillez déjà sur votre prochaine création ?

Oui, mais c’est top secret. On en reparlera dans un an.…

Propos recueillis par Laurence Descamps

N°5 L’Eau, 95 € le vapo 50 ml en parfumerie.