Civiltà, dans le quartier de l’EUR, encadre la scène et donne l’impression d’être les pièces d’une collection d’art vivante. En face de moi, Silvia Venturini Fendi est assise dans ce qu’elle appelle elle-même « l’aquarium » : un bureau aux parois vitrées, tourné vers le studio de création de Fendi. Fille d’Anna Fendi (qui, avec ses sœurs Alda, Franca, Carla et Paola, a fait grandir l’entreprise familiale fondée en 1925 par leurs parents, Edoardo Fendi et Adele Casagrande), Silvia incarne un pan fondamental de l’histoire de la mode italienne. Sa voix, posée et assurée, semble être l’un de ces repères inébranlables du système Made in Italy. Sa trajectoire personnelle repose sur quatre piliers : adrénaline, mémoire, artisanat et vision. C’est d’ailleurs ce que l’on a pu ressentir lors du défilé anniversaire à Milan, pendant la Fashion Week automne-hiver 2025. Une collection manifeste, à la fois hommage à une histoire familiale unique et projection claire vers l’avenir, sans trace de nostalgie, mais avec une sincérité désarmante sur le parcours exceptionnel de la maison, cent ans après sa création.

Les cinq sœurs Fendi, Alda, Paola, Anna, Carla et Franca, ainsi que Bernard Arnault, qui a acquis la marque Fendi en 2001 en l’intégrant au plus grand groupe de luxe, LVMH.
Dans son bureau blanc épuré, un objet attire rapidement l’attention : un ours en peluche rigide, version collector, habillé comme Karl Lagerfeld. Silvia capte mon regard et sourit : « C’est un peu un miracle, quand on y pense. Karl a travaillé avec nous pendant 54 ans. C’est un record absolu. Il y a chez Fendi une énergie très familiale. Des liens forts se tissent, profonds et durables. Toutes les personnes qui sont passées ici, même celles qui ont poursuivi de brillantes carrières ailleurs, gardent un lien d’amitié et de respect avec la maison. Et surtout, quand elles parlent de leur passage chez Fendi, elles en gardent un souvenir merveilleux. Les années avec Karl, en particulier, ont été formatrices, humainement autant que professionnellement. Elles m’ont profondément marquée. »
Vous ne pensez pas que cette posture vient justement du fait que vous êtes, vous-même, dans une quête d’apprentissage permanente ?
Bien sûr. L’humilité est essentielle pour rester curieuse. Le jour où on croit être arrivée au sommet, on commence à regarder les choses autrement… et pas toujours de la meilleure façon. On m’a appris à explorer plusieurs angles, à chercher une autre dimension, même quand elle semble absente. J’ai énormément appris en observant, y compris l’humilité. Pour moi, chaque collection n’est jamais un aboutissement, mais un nouveau départ.
Et ce centenaire, c’est aussi un nouveau départ pour vous ?
Oui, ce centenaire marque un nouveau commencement. J’aime l’idée d’ouvrir les célébrations avec une collection inédite qui revient à notre ADN. Dans ce contexte, il était essentiel pour moi de raconter ce qu’est Fendi dans son essence la plus pure. D’ailleurs, je l’ai appelée « Quintessentially Fendi ». C’est une collection très personnelle, parce que je suis partie de mes souvenirs, de ma propre vision de ce que représente Fendi.
Comment vous êtes-vous orientée dans cette mer de souvenirs ?
J’ai replongé dans l’histoire de Fendi et je me suis rendu compte à quel point la mienne y est intimement liée. Si on me demande « quel a été le premier jour où vous vous êtes sentie impliquée dans Fendi ? », je dirais : dès l’instant où j’ai ouvert les yeux. Ma mère m’a souvent raconté qu’elle était partie accoucher directement depuis l’atelier.
Je ne vais pas souvent dans les archives, parce que je connais tout par cœur. J’aime que ce soit les personnes qui travaillent avec nous qui s’y plongent, qu’elles découvrent l’histoire de la maison. C’est fascinant de voir ce que les plus jeunes en retirent. J’observe beaucoup ce regard extérieur, ce qu’ils perçoivent de Fendi, et ça m’enrichit. Mais moi, je préfère puiser dans mes souvenirs personnels, qui sont nombreux et très différents de ce qu’un archiviste ou un historien peut saisir en feuilletant nos archives.

Essayages pour le défilé FW25-26
Qu’est-ce qui vous a surprise en revisitant ce passé ?
J’ai redécouvert un souvenir très émouvant : le dessin de ma petite main, fait sur une feuille à carreaux quand j’avais six ans. C’était pour créer un gant, destiné à un défilé auquel j’avais participé. C’était en 1966 ou 1967. Ça m’a beaucoup touchée, c’était si humain, si doux. Je me suis revue enfant, et je me suis dit : « J’ai tellement appris… j’ai toujours été ici. » Je me souvenais de ce besoin d’être à l’atelier plutôt que de rester jouer à la maison avec mes sœurs. Dès que j’en avais l’occasion, j’y courais.
Le bâtiment dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui porte un nom qui évoque à la fois la civilisation et l’humanité. Est-ce que le secret de Fendi ne serait pas justement là, dans cette forme d’humanité ?
Oui, et j’aimerais que ce soit le secret de toutes les Maisons. C’est indispensable. Il faut se battre pour que ce le soit. Fendi a toujours été une entreprise de femmes. Leur vie personnelle, leurs responsabilités, notamment en tant que mères (souvent prises en charge uniquement par les femmes à cette époque) faisaient partie intégrante de l’entreprise. Mon père s’est aussi beaucoup investi, chez nous il n’y avait pas de barrières strictes entre les rôles. Mais les femmes ont vraiment apporté une part d’intimité dans l’univers professionnel. D’ailleurs, Fendi a été l’un des tout premiers à imaginer une ligne dédiée à la maison, bien avant les autres, en 1987. Ma mère disait : « Comme on n’était jamais à la maison, on a voulu l’amener au travail. » C’était une manière de réintégrer des éléments du monde privé dans un univers qui, par nature, exige beaucoup de soi, accapare et passionne. Nous, les enfants, on évoluait librement dans ce studio créatif, chacun à sa manière.
Quelle a été la chaîne émotionnelle et créative chez Fendi ?
Les rôles étaient assez bien définis. Ma mère dirigeait tout le studio créatif, donc si je voulais la voir, il fallait que je sois à l’atelier. Et puis il y avait Karl. On aurait pu le croire distant, mais en réalité, il était curieux et s’amusait beaucoup avec nous, les enfants. Je ne me suis jamais sentie de trop, jamais en dehors. Il me demandait même mon avis quand j’avais 7 ou 8 ans (Lagerfeld est arrivé chez Fendi en 1965, première grande décision prise par les cinq sœurs. Il en restera le directeur artistique jusqu’à sa mort,NDLR).

Fendi FW25-26
L’invitation au défilé ressemble à un album de famille, avec des photos très personnelles.
Oui, cette petite main dont je vous parlais tout à l’heure a été le point de départ de la collection. Elle symbolise à quel point les liens humains, familiaux, sont essentiels. Le lien avec Karl, par exemple, allait bien au-delà du travail. C’était une vraie affinité de vision, et une profonde tendresse réciproque.
Aujourd’hui, retrouve-t-on encore cette chaleur humaine, même chez les créatifs ou les clients ? Est-ce que cela reste au cœur du désir de mode ?
Je crois que les nouvelles formes de communication nous éloignent un peu de l’humain, du contact direct. Et ça contribue forcément à une certaine froideur dans les relations. Il ne faut pas sous-estimer l’impact du téléphone dans nos échanges. L’autre jour, j’ai vu ma nièce discuter avec sa cousine… par téléphone, alors qu’elles étaient toutes les deux dans le même jardin. Je lui ai dit : « Mais pourquoi ne pas aller la voir ? » C’est devenu très froid, très distant. Ce manque de contact physique me fait un peu peur.
Qu’est-ce qui vous vient encore naturellement lorsque vous créez ?
Ce que j’aime, c’est ressentir quelque chose. Être touchée, avoir cette montée d’adrénaline devant quelque chose de beau, de nouveau, qui me fait dire intérieurement : « Ça, c’est tellement Fendi. » Comme quand, dans les coulisses, on me demande : « Quelle était l’inspiration de la collection ? Qu’est-ce que vous avez voulu exprimer ? » Et moi, je réponds souvent : « Dites-moi vous, qu’est-ce que vous y voyez ? » Parce qu’il y a tellement d’émotions différentes.
Je suis née dans une grande famille, où écouter les autres faisait partie du quotidien, autant dans la vie que dans le travail. On ne disait jamais « je », on disait « nous ». C’est quelque chose qui me reste de l’époque des Cinq Dames Fendi. Nous étions nombreux, il n’y avait pas de place pour les ego. D’un côté, cela peut être un peu dur, parce que tu finis par te demander : « Mais au fond, c’est moi ou ce n’est pas moi ? » Oui, c’est moi. Mais j’aime dire « nous ». Et j’ai aujourd’hui cette chance de pouvoir construire des relations sincères et enrichissantes avec mon équipe.

Fendi FW25-26
Selon vous, quelles sont les difficultés que rencontrent les nouveaux designers aujourd’hui ?
Aujourd’hui, c’est plus compliqué de se faire une place et de réussir. La mode est devenue un langage universel, accessible à tous. Beaucoup pensent qu’elle peut offrir le succès, la reconnaissance, pas seulement financière, et parfois une forme d’omnipotence. C’est pourquoi la formation est essentielle. Il faut faire comprendre qu’il ne suffit pas de bien communiquer. Il faut s’impliquer, y mettre beaucoup de soi, proposer quelque chose de vraiment nouveau. Il faut aussi avoir le droit de se tromper… puis de recommencer. Le vrai problème aujourd’hui, c’est qu’on ne laisse même plus le temps de faire des erreurs. Et ça rend les choses encore plus dures.
En me parlant de la naissance de la Baguette et de la manière dont elle fait encore partie de la vie des gens, vous m’avez dit : « La voir me procure un petit moment de bonheur ». Est-ce qu’on retrouve aussi un peu de bonheur dans cette nouvelle collection ?
Dans une collection, il y a toujours peu de bonheur, en tout cas pour moi. Jusqu’à la dernière minute, je suis remplie de doutes. Je m’écoute beaucoup, je remets tout en question, et je ne suis jamais complètement satisfaite. C’est une forme d’insatisfaction permanente… que j’adore.
Le soir du défilé, le jour même ou le lendemain, j’aime me retrouver seule et me dire : « Peut-être que j’aurais dû faire ça autrement… » Je ne savoure jamais vraiment l’instant. Mais dans cette insatisfaction, il y a aussi l’envie d’ouvrir un nouveau chapitre. Ce que je n’ai pas pu mettre dans une collection reste en moi, et j’ai envie de l’exprimer dans la suivante. Jusqu’au tout dernier moment, si c’est encore possible, j’adore changer d’avis. Je n’aime pas les affirmations définitives, les oui ou les non catégoriques. Ce qui me plaît, c’est l’entre-deux. J’aime faire une chose que je n’aurais jamais envisagée avant. Parce qu’on évolue. On ne peut pas rester figé. Les valeurs, elles, peuvent rester constantes, mais elles aussi doivent être réinterprétées, adaptées à l’époque.
Quel est, selon vous, le plus grand rôle de la mode aujourd’hui ?
La mode a de grandes responsabilités, justement parce qu’elle peut faire passer des messages puissants sous une apparente légèreté. Parfois, c’est plus facile d’aborder des sujets profonds en les habillant de douceur. Comme la musique, elle peut toucher sans un mot. Elle ne change pas forcément la vie des gens, mais elle peut l’orienter. Bien sûr qu’on la sous-estime. La vraie mode, celle avec un grand M, doit capter son époque et la précéder. C’est une forme d’alchimie : elle rassure, mais en même temps, elle questionne, elle donne envie de regarder plus loin. Beaucoup du processus créatif vient d’une certaine insatisfaction, de questions qu’on continue à se poser, même après toutes ces années.

Fendi SS25
Y a-t-il une œuvre qui vous a particulièrement marquée dans votre vie ?
« Blade Runner ». Ce film m’émeut encore aujourd’hui. J’avais une vingtaine d’années quand je l’ai vu pour la première fois. Les images sont gravées dans ma mémoire. Les costumes, la musique, cet univers à la fois apocalyptique et romantique… c’est un chef-d’œuvre.
Qu’est-ce que cette collection nous révélera avec le temps ?
Je pense qu’elle trouvera sa place dans nos archives. Avec le recul, on y lira sûrement beaucoup, surtout si on la met en regard des rares collections femme que j’ai signées. Après, je laisse chacun y projeter ce qu’il ressent. Ce ne sont jamais « juste » des vêtements. Jamais. Et est-ce que je vais encore y ajouter des choses ? Oui. Jusqu’au dernier moment. Plus l’échéance approche, plus l’adrénaline monte. Et puis il y a toujours des petites crises : un ourlet qui ne va pas, un détail qui cloche.
Un peu d’adrénaline façon « Blade Runner » ?
Oui… il en faut !