Témoignage : « Son infidélité m’a sauvée de son emprise »

Mis à jour le 8 mars 2022 par Juliette Debruxelles et ELLE Belgique
Témoignage : « Son infidélité m’a sauvée de son emprise » ©Shutterstock

Il m’a trompée. C’était moche, c’était laid, et ça pourrait suffire. Mais son infidélité n’est que le morceau le plus clean de l’histoire. Le pire, ce ne sont pas les aventures qu’il a multipliées avec de jeunes femmes innocentes ni la manière feuilletonesque qui m’a conduite à l’apprendre. Le pire, ce n’est pas la pellicule de déception qui recouvre notre histoire. Le pire, ce ne sont pas les menaces, la fuite, le vertige. Le pire, c’est tout ce qui s’est passé avant et dont je n’avais même pas conscience avant que l’électrochoc de l’infidélité me tire de l’épais brouillard dans lequel j’étouffais…

Nous sommes dimanche, c’est mon anniversaire. Mon amie Lisa m’appelle, je ne décroche pas. Je fais la grasse matinée dans les bras d’Alexandre, l’homme que j’aime depuis huit ans. Elle insiste, je finis par lui envoyer un message : « Tu pourras me chanter “Happy Birthday” plus tard ma poule, je profite. » Elle ne répond pas. Vers 14 h, je reçois de sa part un « Je dois impérativement te parler » qui me glace les sangs. Je comprends immédiatement que c’est grave et je la rappelle. Elle commence par me demander si je suis seule, si je peux m’éloigner d’Alexandre pour qu’elle puisse « tout me dire ». Je ne le peux pas : depuis le début de ma relation avec Alexandre, je passe et reçois mes appels sur haut-parleur, qu’il soit ou non dans la pièce. Alexandre prétend que c’est la seule manière de ne pas s’exposer massivement aux ondes des GSM et il se plaît à répéter que nous n’avons pas de secret l’un pour l’autre. Puisque je n’ai rien à cacher, ça ne m’a jamais dérangé. Lui, il ne reçoit jamais d’appels, il dirige tout vers sa messagerie et ne communique que par écrit. C’est comme ça, il n’aime pas le téléphone et je respecte sa manière de fonctionner. Je la respecte d’ailleurs tellement que je me plie depuis toujours à ses petites manies : ne pas mélanger nos vêtements dans la machine à laver (« Question d’hygiène, chérie »), ne pas toucher à ses affaires, même pour les ranger (« Tu ne sais pas plier un T-shirt »), vivre sous l’oeil des caméras de surveillance disposées partout dans la maison (« Question de sécurité »). 

Lisa ne dit rien et me demande de la rappeler quand je serai seule. Alexandre me regarde, l’air sévère. Il a toujours détesté Lisa qu’il qualifie de folle et de jalouse. Je ne parviens pas à me détacher de l’impression d’urgence qui m’envahit. En soirée, je profite d’un tour aux toilettes pour  retéléphoner à Lisa en secret. C’est la première fois que je transgresse la règle, mais ce soir, je n’ai pas envie d’entendre des hurlements. 

Alexandre hurle beaucoup. Ça me passe au-dessus de la tête tellement c’est fréquent. Il peut crier pendant 15 minutes pour une paire de chaussures oubliées dans l’entrée ou pour un spaghetti un peu trop cuit. Je viens d’une famille très stricte, mon père se mettait dans des états insensés pour des détails domestiques. J’ai donc considéré les colères d’Alexandre comme une simple expression de sa personnalité et non comme une haine dirigée contre moi. Je fais des bêtises, il crie, se calme et ça recommence chaque jour. Rien de plus grave à mes yeux. 

Mais tout s’apprête à basculer, là, à cet instant : j’entends Lisa m’expliquer qu’elle accueille chez elle, depuis quelques jours, la copine d’une copine venue à Bruxelles pour passer des entretiens d’embauche. La fille est sympa, elles se racontent leur vie, finissent par parler de leur mec et un détail trouble Lisa. La fille en question – Céline – parle de son gars comme du champion de Belgique d’un sport peu pratiqué chez nous. Elle s’en étonne : « Le champion de Belgique de ce sport, c’est le copain de ma meilleure amie. » Et chacune de sortir des détails à propos du type, histoire d’être fixées. Elles n’ont pas de photos de lui (il n’existe pas de photos de lui adulte en dehors de ses papiers d’identité, il ne supporte ni ça ni les réseaux sociaux), mais c’est de toute évidence la même personne. Depuis quatre ans, Alexandre entretient donc une relation régulière avec Céline. Ils louent une maison à 150 bornes, ont un chien qui porte le même nom que le nôtre et se voient peu, car l’Alexandre de cette vie-là se déplace énormément pour son boulot. Pendant le confinement, il est même resté plusieurs semaines bloqué dans un pays lointain (en réalité, il traînait en jogging chez nous et me menait la vie impossible, m’obligeant à désinfecter chaque objet de la maison). Je ne la crois pas, j’exige des preuves, j’oublie que je passe cet appel sans en avoir informé Alexandre et sous le coup de l’ émotion, parle trop fort. Je reproche à Lisa de vouloir briser mon couple et ma vie. Alexandre, m’entendant, entre et m’arrache le téléphone des mains. Je l’entends menacer Lisa de la tuer.

Alors qu’il n’est pas supposé savoir ce qu’elle est en train de me confier, il réagit comme un criminel pris en flag. À son regard, je comprends que tout est vrai. Et je ne suis alors qu’au début des révélations. 

Je prends mon sac et je quitte la maison. Alexandre, qui ne s’est jamais montré violent physiquement, me tord le poignet en tentant de me retenir. J’atterris chez Lisa et découvre Céline, prostrée. J’ai face à moi une jeune femme intelligente, amoureuse, perdue, qui me demande pardon pour une faute qu’elle n’a même pas commise. Elle ignorait autant mon existence que moi la sienne. Ensemble, nous recoupons les indices. Tout colle : les dates, les heures, les prétextes, les manies. En l’entendant me parler du comportement d’Alexandre, je comprends que Céline est sous emprise. Mais si elle l’est… alors moi aussi, et depuis plus longtemps. C’est une révélation. Ce que je pensais être de petits défauts envahissants m’apparaît comme des monstruosités. Je raconte tout : l’interdiction de monter dans sa voiture et l’obligation de toujours se déplacer dans deux véhicules distincts (« Je n’aime pas ta façon de conduire et j’aime être seul quand je suis au volant »), la géolocalisation sur mon téléphone (« Au cas où il t’arriverait quelque chose »), l’obligation de partager mon agenda et les accès à ma boîte mail (« On a des vies compliquées et chargées, on a besoin de savoir quand on est libres »)… L’agenda, justement : nous nous apercevons, Céline et moi, que toutes les trois semaines, comme une horloge, Alexandre disparaît de ses radars et des miens durant quatre jours. À moi, il prétend une réunion mensuelle de sa fédération sportive en Allemagne, à elle la même réunion, mais en Angleterre. Nous comprenons que durant ses trois jours, il entretient sans doute des liaisons de plus. Pendant que nous discutons, effarées, Alexandre qui essaye de m’appeler depuis mon départ débarque chez Lisa. Nous le confrontons, il nie. Il traite Céline de malade, d’érotomane, prétend que Lisa a tout orchestré pour me voler ma vie. Son seul but : me ramener à la maison. La manière dont il traite Céline me déçoit encore plus que tout le reste. J’aurais peut-être gardé un peu d’estime pour lui s’il s’était comporté correctement envers elle. Lisa finit par appeler la police, Alexandre s’en va avant son arrivée.

Tout va ensuite très vite : Céline rentre chez elle – je n’ai plus aucune nouvelle d’elle, ma seule certitude est qu’elle n’a pas renoué avec lui –, mes amies organisent un quasi-cambriolage de la maison et déménagent toutes mes affaires en moins de 24 heures, l’une d’elles me prête son appart et s’installe chez son copain. C’est comme si toutes les bonnes fées des contes s’étaient réunies pour me sortir de la vie de Barbe bleue. Je recommence à m’alimenter et à dormir correctement au bout de huit jours. Je ne pleure pas, je suis au contraire étrangement légère. Cette euphorie dure deux semaines. J’oscille entre sensation de liberté et de colère, ce qui me donne une énergie folle. Après 15 jours de silence, Alexandre revient à la charge, prétend qu’il se fait soigner, tente de minimiser ses actes, parle d’une simple aventure avec Céline. Je redescends un peu et mes réactions ressemblent davantage à celle d’une personne blessée. Tout un pan de la vie d’Alexandre – et donc de la mienne – reste un mystère et je crains d’en savoir plus un jour. Parce qu’aujourd’hui, quatre mois après ces révélations et avec l’aide d’un psy extraordinaire et d’amies fantastiques, je revis. Parfois je le hais, parfois il me fait pitié, mais j’avance. Je dois tout réapprendre : comprendre qu’un homme n’est pas forcément un être colérique et contrôlant, accepter de faire des choix et de ne pas les soumettre à l’approbation de l’autre, refaire confiance.  Mais je suis sur la bonne voie, libérée, délivrée, en paix.  

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