Passer 24h en néoprène

Mis à jour le 23 janvier 2018 par Elisabeth Clauss
Passer 24h en néoprène
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De gauche à droite : Pierre : manteau en néoprène, Emporio Armani. Elisabeth : robe, Damien Ravn. L’autre Pierre : gilet en néoprène. Damien Ravn.

 

Le néoprène, c’est le raz-de-marée de l’été. Ca tombe bien, Elisabeth Clauss avait envie de plonger dans la tendance. 

7 h 01 Mon réveil sonne. À 7 h 01, parce que 7 h 00, c’est trop autoritaire et que les contraintes, ça me fait boire la tasse, et pas de café.

7 h 13 J’émerge, à cause du bruit de la pluie qui frappe au carreau.

7 h 16 J’ai promis de tester une des tendances phares de la saison. Vu qu’on est en pleine tempête en ce joli matin qui giboule, j’estime que les mousselines transparentes qu’on a vu défiler de Paris à Milan, ce sera pour une autre fois.

8 h 19 Même la grande vague de doré qui va s’abattre sur nos placards, et je peux vous dire que c’est l’or de se fringuer, c’est pour les néophytes.

9 h 28 Le néoprène, qui déferle chez Emporio Armani, chez Guy Laroche, et même chez les jeunes créateurs belges comme Damien Ravn (qui pour être norvégien n’en a pas moins fait l’Académie d’Anvers), c’est pour celles qui n’ont pas peur de se mouiller. Et j’en fait partie.

10 h 50 Cédant aux sirènes de la combi de sudation, j’enfile du néoprène, psychologiquement prête à tremper ma chemise au nom du fashion défrichage des tendances de la saison.

11 h 07 Il ne pleut plus, mais ce n’est pas une raison pour commettre un imper. Je sors de chez moi, étanche aux critiques. Qui ne risquent pas de se déverser sur les vêtements qu’on m’a prêtés, ils sont super bien coupés.

11 h 09 Je passe devant une vitrine, et faisant semblant de regarder avec intérêt à l’intérieur (c’est un bandagiste, par ailleurs), je vérifie ma mise et je m’avise que le néoprène, même bien coupé, c’est ample.

11 h 10 Je me demande si je ne suis pas un peu dingue de m’affamer 364 jours par an (sauf à Noël), si c’est pour ajouter du volume à mon séant.

11 h 16 Je rentre le ventre, en vain, on ne voit rien.

11 h 17 C’est parfois bien que les courbes solides de la matière enveloppent gentiment les nôtres. Le néoprène, en fait, ça pardonne tout.

11 h 59 Je descends vers le centre-ville, à pas vifs quoiqu’en talons. La réaction des modeux sur les caprices fraîchement démoulés de l’esprit des créatifs, je la connais : ils sont curieux, intéressés, parfois critiques, amusés pour les plus déssalés.

12 h 13 Aujourd’hui, il me faut des gens qui n’ont aucun intérêt à flatter des confrères, des innocents qui ne voient de défilés que ceux du 21 juillet. Il me faut des touristes.

12 h 14 Où trouver des touristes à Bruxelles un samedi à midi ? J’ondule vers la Grand-Place.

12 h 32 Le soleil s’est pointé lui aussi, et contrairement à ce que j’avais anticipé, il ne fait pas chaud du tout sous le néoprène. Le tissu est ample, la peau respire, j’inspire (je ne sais pas pourquoi, mais les gens me regardent avec bonhomie).

12 h 47 Niveau originalité, avec ma robe de plongeuse, je détiens indéniablement la palme. Des badauds font des photos de ma robe en souriant.

12 h 48 Ils sourient, ou ils rient ?

12 h 51 La perspective de porter des fringues qui gomment les aspérités de la silhouette me donne faim.

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De gauche à droite : Pierre : Veste en néoprène, Emporio Armani. Elisabeth : Robe en néoprène fluo, Damien Ravn.

13 h 04 Je pénètre dans un ravissant petit établissement à pitas du cœur de la capitale.

13 h 05 Mes pièces en néoprène, sous les néons, prennent bien la lumière.

13 h 07 Le souci, c’est le délicat fumet de viande qui grésille à dix centimètres de mes vêtements couture, que je vais devoir renvoyer lundi.

13 h 08 Je décide de déjeuner dans un lieu plus matière-technique-friendly.

13 h 11 Il me faut un troquet où un look un peu couillu ne fera pas tourner la sauce bicky.

13 h 29 Je me retrouve devant un café qui a l’air très gai. Dans son nom, qui m’échappe tout à coup, il y a quelque chose de la fontaine. Les habitués du bas de la ville, à Bruxelles, se reconnaîtront.

13h33 Curieux, ce trou de mémoire. C’est pourtant une histoire d’eau.

13h35 Je m’installe en terrasse. ça prend trois minutes que deux jolis garçons me proposent de se joindre à ma salade César.

13 h 38 Je peux écrire « salade César » même si c’était des calamars frits, personne ne peut vérifier, hé hé.

13 h 51 L’un des garçons demande s’il peut toucher ma cape. Il me dit que ça fait ange, il veut savoir où j’ai planqué mes ailes.

13 h 52 Je leur montre mes ELLE.

14 h 03 Ils portent tous les deux des vestes en néoprène. Je m’en étonne.

14 h 06 Ils m’expliquent que c’est l’une des tendances majeures de l’été, et qu’on ne peut pas y rester imperméable.

14 h 08 Le plongeur du café vient nous demander s’il peut changer nos verres.

14 h 25 On discute de la question de savoir s’il ne fait pas trop moite là-dessous. Pas du tout, au contraire : l’air tiède circule et tient la peau juste à bonne température.

14 h 46 Je mentionne qu’un de mes amis qui faisait de la plongée en profondeur, là où ça caille, m’a raconté un jour que pour se réchauffer, en fin de séance et en ne partageant son secret qu’avec les poissons qui font pipi dans l’eau, il faisait pareil avant de remonter à la surface.

14 h 49 Un ange passe.

15 h 00 Les cloches de l’église voisine sonnent le milieu de l’après-midi, je leur dis que je dois poursuivre mon chemin.

15 h 01 Ils offrent de m’accompagner, m’expliquant qu’ils sont curieux de voir ce que l’immersion en néoprène donne quand on en fait un statement.

15 h 13 J’ai l’impression de les connaître depuis toujours, j’ai envie de répondre « volontiers ».

15 h 14 « Volontiers. »

16 h 27 On se promène dans le centre historique, bras dessus, bras dessous.

16 h 38 Mais où les ai-je déjà vus ?

17 h 19 Dans un crissement de pneus, une voiture arrive un peu trop vite. Je suis un peu trop près du bord du trottoir, et avec mes talons, je ne peux pas bouger vite.

17 h 20 D’un seul geste, les deux garçons me soulèvent et me déposent comme une plume de l’autre côté de la chaussée. La voiture s’encastre dans un poteau, mais elle n’a même pas sali les vêtements empruntés aux créateurs.

17 h 21 Le conducteur sort et s’excuse, il a été ébloui.

17 h 22 Je me retourne pour remercier mes deux gardiens, mais ils ont disparu.

19 h 26 Je rentre ôter mes oripeaux de néoprène, et sur le bord de mes manches, juste là où ils me tenaient par la main,
je trouve une sorte de duvet blanc.

22 h 38 Je me couche, pensive. Sur ma table de chevet, je remarque ce vieux livre de contes qui prend la poussière depuis des années. Marrants, ces deux anges sur la couverture.

01 h 03 Je m’endors enfin, songeant qu’il ne faudra pas longtemps avant qu’on m’y néo-reprenne.

Photographe Rúben Tomás. Coiffure Adrien Coelho Premier Studio.
Stylisme Elisabeth Clauss et Pierre Daras. Merci au bar Le Fontainas, à Pierre Daras et à Pierre Garnier.