Que reste-t-il de belge chez Margiela ?

Mis à jour le 27 mars 2019 par Elisabeth Clauss
Que reste-t-il de belge chez Margiela ?

A la fin des années 80, l’énigmatique créateur-perturbateur belge bâtissait sa Maison sur des fondations de subversion et de distanciation par rapport aux codes établis. Désormais, Maison Margiela continue sans « Martin », mais avec son nécessaire décalage.

Pendant plus de vingt ans, le septième invisible des fameux « Six d'Anvers » a déconstruit notre acception classique du vêtement, nous a ouvert l’esprit sur le message de nos habits et de nos habitudes. Il rendu la récup' luxueuse, désacralisé les défilés en les sortant des salons à chaises droites pour les organiser dans des lieux anti-glamour (Armée du Salut, terrains vagues et stations de métros fantômes). Depuis 2014, l’excessif et surdoué John Galliano poursuit et réinterprète son œuvre d’agitateur de la mode. Son injonction : « brisez les règles, créez les règles. »

 

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Une collection et une évolution artisanales

Ses cabines de mannequins sont « gender fluide », composées notamment de jeunes beautés androgynes ou trans, portant indifféremment des vêtements connotés « masculin » ou « féminin ». Comme son discret prédécesseur, John Galliano œuvre à faire évoluer l’idée du vêtement normatif. La dernière collection Couture, dite « Ligne Artisanale » de la Maison, poussait le second degré propre à la marque jusqu’à un cynisme feint - puisque la création ne peut s’épanouir dans la dérision – articulant ses pièces autour du thème de la décadence dans l’art. Une sorte de crise existentielle du tissu et du graffitis, la rencontre surréaliste d’un art appliqué et de trompe-l’œil irrévérencieux.

 

 

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Martin avait apporté les effilochages, les détournements d’objets du quotidien, les effets d'optique, avait rendu désirables des chaussettes chinées aux Puces et assemblées en pull-over. Il avait doté la mode d'un humour Haute Couture inestimable.

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Galliano retourne les situations

Directeur artistique mythique de la Maison Christian Dior, John Galliano secoue l’ordre établi, s’est parfois pris les pieds dans le tapis, mais en a appris et s’est toujours relevé. Réhabilité et salué pour son apport à la Maison Margiela, le designer placé sous les projecteurs entre autres pour ses frasques perpétue le travail de celui qui s’est distingué par son absence médiatique. Le Britannique a dû jongler entre l’extravagance qui l’a bercé, et l’épure minutieusement scénarisé de la mode belge, longtemps illustrée par son « less is more », avec pas mal de noir si possible. Voici que sa Maison sa plus emblématique affiche de saisissants graffitis pétaradants. Loin, le noir et blanc : les imprimés de la collection sur fond de couleurs psychédéliques donnent le ton.

 

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Anvers-Paris-Londres

En 1986, alors que les Six d’Anvers entamaient leur déferlement décisif sur la mode belge puis internationale, le modiste Elvis Pompilio ouvrait son premier atelier à Bruxelles. Il a coiffé les plus grands (au poteau parfois !), et participe depuis l’origine au rayonnement des Belges sur les pochettes de disques (le stetson de Madonna sur l’album « Music », c’est lui) au cinéma (la collection de chapeaux du « Talons Aiguilles » de Pedro Almodovar, aussi), et sur les podiums des maisons belges les plus emblématiques : Elvis Pompilio conçoit notamment les coiffes des défilés Ann Demeulemeester depuis ses premières collections, il y a plus de vingt-cinq ans.

La mode belge contemporaine, il l’a vue naître : « je suis fan de Martin Margiela depuis qu’il était l’assistant de Jean-Paul Gaultier, avant même d’avoir sa propre maison. D’ailleurs, les collections Jean-Paul Gaultier n’ont jamais été aussi belles qu’alors. Maison Margiela aujourd’hui, on y décèle la patte d’un créateur anglais, par moments, ça pourrait presque être Vivienne Westwood. Mais John Galliano réussit parfaitement l’exercice « Maison Margiela », tout en modernisant son propre style. Par exemple, il a abandonné les volants. Sous son égide, les collections se suivent et ne se ressemblent pas, comme c’était le cas du temps de Martin. Il faisait des vêtements et organisait des événements de manière très naturelle et surprenante, tout en maîtrisant parfaitement chaque détail. On sent encore l’esprit de Martin Margiela derrière le crayon Galliano, mais avec une identité différente. Martin a laissé un tel héritage, comme les épaulettes apparentes, la maille retournée, la recherche sur les corsets, qu’on voit son influence partout dans la rue aujourd’hui ».

Et que dire de l’oversized et des vêtements coupés à vif, qui sont devenus des basiques incontournables ? « Ces apports avant-gardistes, cette intuition du futur, tout comme la modernité du recyclage, Martin l’avait senti, et a ouvert la voie. Galliano poursuit très bien ce chemin, de manière très respectable, mais la route avait été génialement balisée ».

 

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L’ordre sous l’apparent chaos

Autre caractéristique qui lie John Galliano aux origines belges de ses collections : la grande maîtrise des silhouettes sous un éclatement supposé. La Maison décline les broderies traditionnelles réalisées à la main avec des matières techniques de pointe. Les histoires se superposent, les savoir-faire se défient, et les couleurs explosent.

Galliano mixe des éléments conventionnels, veut « changer la réalité ». Poussé par «l'intrépidité des ciseaux d'un couturier», un trench devient un skateboard, un short et le devant d’une veste de velours deviennent une robe en dentelle noire, les cols sont asymétriques, les manches cousues reliées dans le dos, les emmanchures fermées pour créer d’interpellants paletots.

C’est une mode d’Epinal qui brouille les pistes et se confond avec l’art et l’up-cycling : le surréalisme est déjà là, chez Margiela. Cet hiver à Paris, Walter Van Beirendonck, l’un des Six d’Anvers, avait présenté sa collection homme, avec ses déjà cultes vestes et manteaux barbouillés de coulées de peintures, sur patchworks de matières bariolées, lignes éclatées et toujours, un humour brut qui dépeint le monde mieux que toutes les théories illustrées.

Là où la mode raconte l’époque en se passant de mots, par paradoxes superposés et semble-t-il assemblés au premier degré, la Belgique n’est jamais loin. God Save The Queens.

 

 

 

Photos de la collection Maison Margiela FW19 : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures