Arrêtez, c’est démodé !

Publié le 13 mars 2019 par Elisabeth Clauss
Arrêtez, c’est démodé !

Puisque le Vintage et la récup’ sont la nouvelle tendance up-cyclée, on ne sait plus à quelle mode se vouer. Suivre ou précéder, chacun sa philosophie du edgy, du moment qu’on s’y adonne mode-stement.

Vouloir être à la mode, c’est ringard

Le problème avec les modes – parce qu’elles sont plurielles - c’est que le temps qu’on les ait repérées, analysées avec circonspection, critiquées sur les autres et enfin adoptées, elles sont déjà galvaudées.

Comment on était branché, avant ?

Déjà, on évitait d’en parler : on avait la hype (qu’on prononçait « aïp ») ou on ne l’avait pas. On s’offrait un ou deux accessoires par saison pour upgrader ce qu’on avait déjà dans le placard, et on craquait de temps à autre pour une pièce forte.

On arrachait les pages des magazines, et on imitait les stars. Dans le miroir avant de sortir, on crevait de fierté.

Comment on est pointue, maintenant ?

On est obsédée par la nouveauté, et quand on chope une pièce un peu waw, on le fait savoir à la Terre entière. On est hype mais on prononce « hipp », et on est personnellement responsable de la destruction d’un huitième des ressources de la planète. On clame à longueur de soirées arrosées de vin bio que la société de consommation est la cause de tous les maux de l’époque, puis on court acheter un pull synthétique qui sent le dissolvant. On est contente : ce n’est pas de la laine, on a évité l’exploitation d’un mouton. On en est devenu un, mais on ne le sait pas.

Parfois dans un sursaut de lucidité, on louche sur l’avant-garde, mais on trouve vite ça dispendieux. Alors on revient aux valeurs sûres : le vintage anti-fashion, la neutralité chic, le menton au-dessus des tendances. On s’inspire d’influenceuses à 900k entièrement sponsorisées, pour espérer trouver notre identité propre, et on tire la tronche devant le miroir pour faire des selfies.

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Faire la rebelle, c’est dépassé

Las, il est loin, le temps des Sans Culottes et des punks (quand on avait de la chance, c’était les deux à la fois). Les soixante-huitards sont passés des pavés au caviar, et sur nos écrans, les nouveaux mouvements sociaux ressemblent plus à des scènes de baston Marvel qu’à des concertations durables. Qu’est-ce qui est jaune et qui attend ?

Comment c’était avant ?

Quand on poussait un coup de gueule, on était en minorité. Ce qui était beaucoup plus élégant : l’élitisme, fût-il intellectuel, n’était pas viral sur Internet. On écrivait ses idées réformatrices sous forme de roman d’anticipation, on chopait un Goncourt, et le temps de finir au Panthéon, on était passé de l’autre côté de la rébellion. C’est-à-dire qu’on avait commencé à payer des impôts.

Comment nos contestations ont-elles évolué ?

Comme la bonne conscience en fine couche et le pâté de noix écrasées vegan à la place d’une bonne terrine forestière, le politiquement correct a gagné la bataille du libre arbitre. On ne peut plus rien dire d’un peu second degré, sauf si on est cynique et nihiliste, auquel cas on passe à la télé, mais on n’a quand même plus le droit de fumer sur le plateau. Le plus important, c’est d’être liké et de rallier, plus question d’être aimé et de râler.

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Faire régime, c’est has been

Ecrire « has been aussi », d’ailleurs. Le nouveau credo du beau, c’est que tous les corps sont admirables. On vient donc d’investir dans une friteuse à double compartiments, un pour les tempuras du déjeuner (cinq fruits et légumes par jour, ils n’ont pas dit comment les cuire), et un pour les churros du dessert.

Comment on s’affamait avant

Les diètes aussi ont leurs modes. Nos préférées étaient les plus fantaisistes ; les moins efficaces, aussi. Le régime chocolat, le régime crème et lardons, ce genre. La VHS de fitness de Cindy Crawford était coincée dans le magnéto depuis deux ans mais on s’en fichait, on avait le câble. Affalées dans le canapé, on s’offrait des stimulateurs électriques au télé-achat et pour fêter ça, on reprenait de la crème glacée aux bretzels-pralinés.

Comment on vit sainement maintenant

On ne mange plus de nourriture. On préfère les substituts (« ce tofu goûte la dinde aux truffes, tu ne trouves pas ? ») et la soupe aux fanes de carottes, qui n’ont pas souffert. On broute en faisant semblant d’aimer ça des graines en salades, avec de l’huile de fruits à coques dont on n’avait pas entendu parler il y a six mois. On est devenus des lapins. Uniquement dans l’assiette, c’est dire si on s’est plantées. On a la conscience tranquille, le teint diaphane, les joues creusées, le cuissot galbé à force de se baisser pour se bourrer de biscuits à l’huile palme, en loucedé, dans le fond honteux du placard, quand tout le monde est couché. La côte de bœuf sauce foie gras, c’est notre nouvel érotisme refoulé, notre indicible graal.

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Voyager loin, c’est désuet

Explorer des contrées éloignées tels des explorateurs de l’extrême, faire l’Amérique du Sud sac au dos à l’ombre de la Cordillère des Andes, prendre un billet de train ouvert sur l’Europe pour trois francs six sous, et rapporter accessoirement en guise de souvenir des amibes ou une innocente maladie vénérienne, c’était le cliché d’une jeunesse épanouie.

Nos diapos de vacances d’avant

On se moquait de notre empreinte carbone, du moment qu’on pouvait photographier nos empreintes dans le sable blanc de quelque île sauvage où même la prod de Kho Lanta n’oserait pas aller. On ne voyait aucun mal à payer nos billets d’avion 9.90€ (offre d’un célèbre transporteur irlandais, moins cher qu’un café à l’aéroport). On traversait le globe à longueur d’année, un week-end à New-York pour fêter un anniversaire, trois jours à Berlin pour prolonger une gueule de bois, en se demandant comment faisaient nos grands-parents pour se cantonner au camping de Blankenberge, deux semaines par an.

Nos stories Instagram de maintenant

Par scrupules écolos, on voyage local. Littéralement, ce sont les « holidays in », versus les « vacances out ». On part en agritourisme au coin de Quiévrain, on se fait les châteaux de la Loire en roulotte. Quand on poste une photo prise au soleil couchant sur la plage des sables d’Olonne (deux mille personnes et autant de mégots au mètre carré), on cadre serré, et puisqu’il fait moins beau qu’à Saint Barth, on met un filtre orange de Floride. On a le beurre (de karité) et l’argent de la crème solaire : c’est bon pour l’environnement, et les clics sont saufs.

 

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Le couple, ce concept crypto-bourgeois

Trouver son âme sœur ? Vous aviez mordu à l’hameçon. Puis la vie s’est chargée de vous enseigner le principe de réalité.

Comment on s’aimait autrefois

« Autrefois », selon certaines rédactions de classes de primaire, c’est avant les années 90. Nous, on sait qu’en réalité c’est l’ère pré-digitale, avant les applis de rencontres, ces miroirs aux bluettes. Quand on se mettait à la colle, c’était pour quelques décennies, à priori. Sauf cas de tromperies aggravées, une union pouvait survivre à quelques batifolages hors cadre, plus difficilement au scandale des bavardages mondains. Quand une relation s’étiolait, on s’ennuyait sans se plaindre, mais dans le lit aux draps plus jamais froissés, au moins, on avait chaud aux pieds.

A l’amour, à la mode

On choisit de retomber amoureux chaque jour, par romantisme revendiqué mais en vrai, parce qu’on veut rester libres. On ne s’engage plus, on milite pour le lâcher-prise de tête. Plus question de coordonner son agenda avec un autre qui pourrait avoir d’autres envies ou demander à quelle heure on compte rentrer. Et que fait-on de tout ce temps qu’on s’est dégagé ? On le consacre à essayer de trouver mieux, évidemment. La seule passion qui ne nous quittera jamais, c’est celle de la contradiction. Savoir ce qu’on veut, c’est tellement démodé.

 

Illustrations : Marie Morelle