Ce que vous ignorez sur le business du volontariat à l’étranger

Publié le 20 novembre 2018 par Laurence Donis Photos: Barbie Savior
Ce que vous ignorez sur le business du volontariat à l’étranger

La dernière tendance en matière de vacances ? Le volontourisme, le fait de combiner voyage exotique et mission de volontariat. Un business dérangeant qui attire toujours plus de clients... Focus sur les dérives et les alternatives.                

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« Après mon master en affaires internationales, je rêvais de voyager et j’ai décidé de faire du volontariat. A l’époque, j’avais 23 ans. Je n’ai pas trop réfléchi et, sur les conseils d’une copine, je suis partie avec une entreprise qui organise des stages de langue et des missions de volontariat à l’étranger. J’ai atterri au Canada, sans aucune formation préalable, dans un centre de réhabilitation pour animaux blessés », explique Laura. « J’ai vite compris que je n’apprendrais rien et surtout, que je m’étais fait arnaquer. J’avais payé 2000 euros pour venir ici, hors billet d’avion, alors que la majorité des autres volontaires n’avaient absolument rien déboursé. Ils avaient simplement pris contact directement avec l’association qui nous accueillait sur place… »  Laura fait partie du million de personnes qui partent chaque année, avec les meilleures intentions du monde, aider à l’étranger. Et qui, sans forcément s’en rendre compte, participent au business juteux du volontourisme. Le principe ? Combiner tourisme et volontariat : s’occuper des petits Cambodgiens le matin et visiter Angkor en sarouel l’aprem. C’est pratique, l’orphelinat se situe juste à côté des temples.              

Project Abroad est l’entreprise la plus connue dans le milieu. Et l’un des premiers résultats quand on cherche « volontariat à l’étranger » sur Google. Ici, on peut choisir sa mission à la carte, comme on bookerait un hôtel cinq étoiles et un stage de voile. Au menu : une trentaine de destinations exotiques et des projets dans tous les domaines (enseignement, sport, arts, droits de l’homme, agriculture, santé…). En parcourant le site belge de l’organisme, on a vite l’impression que les pays en voie de développement sont considérés comme un nouveau parc d’attractions géant. La plupart du temps, aucune compétence n’est requise pour partir. Project Abroad propose à des lycéens « d’accompagner un docteur pendant son tour de visite dans l'hôpital d'une grande ville ou d’assister à une opération » et n’hésite pas à utiliser le registre des brochures de vacances. « Participer à une mission d’enseignement dans l’un des plus pauvres pays d’Afrique est une expérience significative que vous n’êtes pas près d’oublier », peut-on lire sur la plateforme. Le concept a tellement de succès qu’il se décline, on parle même d’« honeyteering » pour les couples qui partent faire du volontariat pendant leur lune de miel.  

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Malgré les critiques adressées aux entreprises de volontourisme, l’afflux de touristes ne faiblit pas. Il faut dire que leur stratégie de com’ est bien rôdée, leur budget marketing est énorme. Dans le passé, Frank Seidel occupait un poste de coordinateur chez Project Abroad. Aujourd’hui, il a lancé Guidisto, une plateforme qui met en lien des volontaires et des organisations que son équipe estime « utiles et responsables ». Pour lui, le manque de compétences des jeunes n’est pas forcément un problème: « Pourquoi devrait-on interdire aux pays pauvres de faire au mieux avec les moyens du bord ? En tant qu’Européens, c’est facile de dire qu’il faut mettre la barre plus haut. Mais si on exige que les bénévoles aient un diplôme d’enseignement et partent pour trois mois minimum, on va se retrouver avec un trop petit nombre de volontaires et des écoles qui ferment ». Un argument qui ne convainc pas forcément.   

« C’est condescendant et ça n’ouvre pas la porte au changement. Tant que des volontaires seront prêts à donner des cours d’anglais gratuitement, même de mauvaise qualité, il n’y aura pas besoin d’engager un prof local qui pourrait suivre les élèves sur une année scolaire et bénéficier d’un salaire », explique Chloé Sanguinetti. Diplômée en Sciences Politiques et Action Humanitaire, elle a réalisé un reportage sur le sujet, The Voluntourist. « Ca entretient le mythe de l’homme blanc, riche et puissant, qui vient sauver le monde », ajoute Porzia Stella, responsable de la coordination de projets internationaux chez Quinoa, une ONG belge d’éducation à la citoyenneté mondiale. « Plutôt que de rendre les locaux dépendants de l’aide extérieure, ou de penser qu’ils ne peuvent pas s’en sortir sans nous, pourquoi ne pas chercher de vraies solutions et prendre le problème à la base? Sur place, il y a des militants qui ont une vision plus globale, c’est l’éducation au niveau national qu’il faut essayer d’améliorer».      

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On l’a compris, pour les opposants au volontourisme, l’impact des bénévoles est souvent très limité. Dans le rapport 2017 de Project Abroad, les chiffres s’affichent pourtant en grand : 52700 arbres plantés, 89000 tortues relâchées, 100 élèves alphabétisés, 200 cuvettes de toilettes fabriquées… En réalité, les enfants apprennent souvent les mêmes trois mots d’anglais par cœur et les pompes à eau, construites sans compétences, finissent par se casser et décorer le jardin. Dans certains cas, la venue de volontaires est même dangereuse. On parle carrément de participation aux trafics d’enfants dans des pays comme le Cambodge. Ici, le nombre d’orphelinats a triplé en huit ans. Beaucoup sont fictifs, ils ont été créés pour répondre à une demande : cajoler des bébés fait partie des options les plus prisées.   

Certains enfants sont alors enlevés à leur famille pour faire figuration dans des centres qui accueillent les bénévoles étrangers. En trente ans, le nombre d’orphelins serait passé de 7000 à 47000. Et d’après l’Unicef, 74% d’entre eux ont des parents. Depuis la révélation du scandale, beaucoup d’entreprises de volontourisme se sont engagées à ne plus travailler avec des orphelinats. Et elles continuent ainsi d’attirer du monde. Leur public cible ? L’élite occidentale. Sociologue et enseignante à Sciences Po Paris, Alizée Delpierre s’est intéressée au profil des bénévoles. Il y a quatre ans, elle réalise un mémoire sur le sujet, et s’arrange pour effectuer sa recherche en immersion : elle se fait engager comme coordinatrice des volontaires chez Project Abroad.   

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« La plupart des bénévoles sont souvent très jeunes et issus des classes supérieures. Ils veulent faire des études prestigieuses, ils ont grandi dans un univers familial qui porte une grande attention à l’éducation », explique-t-elle. « Leurs parents les poussent à partir pour aider les autres mais il y a aussi un objectif très utilitaire. Face à la course aux diplômes, une mission de volontariat permet de mieux se placer sur le marché professionnel. C’est valorisant sur le CV, ça témoigne de compétences extrascolaires et linguistiques, d’une ouverture à l’autre,... ». Si elle travaille aujourd’hui pour l’asbl Quinoa, Camille explique qu’elle aussi est partie avec une entreprise de volontourisme lorsqu’elle était plus jeune. Son but premier ? Apprendre l’anglais : « Je venais de terminer mes secondaires. Je voulais partir dans un pays anglophone et je me suis dit que je pouvais en profiter pour participer à un monde meilleur ». Elle débarque alors au Ghana pour six mois, elle sera prof de français dans une école primaire. Douche froide. « J’ai vite désenchanté. Mes convictions en ont pris un coup, je me suis rendu compte que j’étais complètement incompétente », raconte-t-elle.    

« Et pourtant même en étant informée et éduquée, c’est difficile d’avoir un regard critique sur ces missions. On grandit avec les publicités des ONG, avec cette idée que nous aussi on peut aider. J’ai été très bien accueillie par l’école, mes élèves ont fait quelques progrès en français et les gens sur place étaient super contents de mon séjour. Si on ne creuse pas un peu plus loin, c’est très facile de passer à côté du problème ». Et même lorsqu’ils se rendent compte des limites du projet, les volontaires n’en parlent pas forcément. « La critique est rarement publique. Ce serait très dévalorisant pour eux de dire qu’ils n’ont servi à rien. Ils préfèrent garder la face devant leurs potes et montrer des photos d’eux en train d’enseigner à des élèves défavorisés », explique Alizée Delpierre. L’image revient d’ailleurs systématiquement sur les sites de volontourisme : des filles blondes et blanches entourées de petits enfants noirs souriants. Les plateformes jouent sur le vocabulaire associatif et n’hésitent pas à culpabiliser les jeunes occidentaux. « Mais ce n’est pas un problème propre aux entreprises de volontourisme, certaines ONG le font aussi », ajoute la sociologue.   

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L’aspect le plus décrié dans le tourisme humanitaire, c’est pourtant le prix. La plupart du temps, il faut compter des milliers d’euros pour partir en mission. Mais il suffirait qu’une entreprise low cost de volontourisme débarque sur le marché pour balayer l’argument… Le plus dérangeant pour les associations, c’est surtout l’absence de pédagogie. Pour elles, les projets de volontariat ne sont pas une fin en soi, mais une étape dans le développement citoyen des jeunes. Si certaines entreprises proposent aux bénévoles de commencer directement leur mission, à peine sortis de l’avion, la plupart des asbl préparent le voyage bien avant le départ. « Il y a tout un travail qui est effectué en amont, lors de week-ends de préparation. On sensibilise les bénévoles au choc interculturel, on leur explique les limites de l’engagement, la différence entre volontariat et humanitaire… On questionne aussi leurs motivations, ils ne sont pas là pour sauver le monde ni pour alimenter leur feed Instagram. Pour nous, c’est aussi important de se détacher un peu de ce rapport nord-sud. C’est moins vendeur, mais il y a des missions en Allemagne qui sont tout aussi nécessaires que celles en Thaïlande », explique Nicolas Curri, assistant de projets internationaux pour l’association d'envoi Service Volontaire International.   

« Les entreprises de volontourisme ne sont pas du tout dans cette démarche. L’objectif, c’est de faire du chiffre. Pour eux, les catastrophes naturelles sont perçues comme des opportunités commerciales. Lors du dernier tremblement de terre au Népal, certains sites ont directement affiché des messages du style ‘Toi aussi, participe à l’effort de reconstruction du pays’. Ils jouent sur le pathos. Les volontaires sans compétences n’avaient pourtant pas leur place là-bas, c’étaient aux professionnels de l’humanitaire d’agir à cet instant précis. » Chez Quinoa aussi, les jeunes sont longuement formés avant de partir. Ici, on prépare le projet en groupe et on récolte des fonds ensemble, un an avant le voyage. Au programme ? Séances d’infos sur la dette, la colonisation, les changements climatiques ou encore les mécanismes à la base des inégalités entre le nord et le sud, ateliers « droits des enfants » et « inégalité hommes-femmes », rencontre avec des experts, des partenaires locaux… C’est du lourd. 

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Le but ? Eviter que la mission de volontariat soit considérée comme un one shot, un produit qu’on consomme. « On veut que les jeunes deviennent acteurs de leur projet. Ca prend du temps et de l’énergie, mais ils se sont justement tellement investis que c’est difficile de tout lâcher en revenant. Il faut être honnête, la plupart du temps, nos volontaires sont complètement inutiles lors des missions à l’étranger. Notre objectif est ailleurs. Ce qui est important, c’est qu’ils aient une réflexion critique sur la société et que le voyage soit une porte d’entrée pour s’engager sur la durée. » A leur retour, l’asbl organise un week-end pour que les bénévoles puissent partager leur expérience mais aussi rencontrer des associations locales. Des ONG viennent alors présenter des projets concrets pour que les jeunes puissent continuer à aider, à leur échelle, en Belgique.    

Forcément, c’est facile de se moquer gentiment du complexe du sauveur blanc. Le compte Insta « Barbie Savior » est d’ailleurs une petite pépite en la matière (Barbie, experte en #PovertyPorn, fait le tour des orphelinats et sauve la terre entière). Mais toutes les associations rappellent que c’est évidemment important de ne pas décourager les volontaires. « Il y a eu beaucoup de reportages à charge contre les entreprises de volontourisme et c’était nécessaire. C’est important de dénoncer ces pratiques mais on ne montre pratiquement jamais les alternatives. Il ne faudrait pas que les jeunes se sentent coupables de vouloir s’engager. Leurs intentions sont évidemment louables et il existe des structures avec lesquelles partir de façon responsable, même avec des moyens limités », indique Nicolas Curri.  

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Mais alors, comment choisir ? Pour le coordinateur du Service Volontaire International, il faut avant tout checker le statut de l’organisation. Mais c’est loin d’être noir ou blanc. Les ONG sont aussi touchées par des scandales et en pratique, certaines ont le statut formel d’asbl mais fonctionnent comme des entreprises. « D’après mon expérience, des entreprises à but lucratif organisent parfois des programmes plus réfléchis et mieux organisés que certaines ‘ONG’ », ajoute Chloé Sanguinetti. Si ce n’est pas évident de sélectionner une structure d’envoi ou d’accueil, certaines questions méritent d’être posées : l’organisation est-elle transparente sur son statut et sur la redistribution des fonds ? A-t-elle une adresse physique ? Propose-t-elle une formation, un volet pédagogique aux volontaires, ou au contraire une check-list de garanties comme pour les hôtels (wi-fi compris par exemple) ? Nicolas Curri explique aussi que c’est bon signe si la structure est reprise sur le site des organisations de jeunesse belges.     

Mais ce qui importe, c’est surtout de se rendre compte des limites de la mission. Non, deux semaines ne suffiront pas à tout changer. Chloé Sanguinetti questionne d’ailleurs le principe même de participer à un projet de volontariat sans formation. « Il faut être humble et être prêt à renoncer à une expérience de volontourisme, si en se posant les bonnes questions, on se rend compte que son impact sera inexistant, voire négatif », explique-t-elle. « Je préconise plutôt de voyager, tout simplement, et d’apprendre. Découvrir la culture locale, rencontrer des dirigeants d’ONG, dormir chez l’habitant, plutôt que de construire un puits ou de donner un cours d’anglais. C’est une façon plus respectueuse de visiter le pays. En dépensant son argent dans l’économie locale, on peut avoir un impact positif et durable. »          

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> Trois infos pratiques avant de partir

- Pour se renseigner sur toutes les plateformes qui proposent des missions éthiques de volontariat en Belgique ou à l’étranger, on se rend sur Bruxelles-J, le site d’information jeunesse de Bruxelles : www.bruxelles-j.be (catégorie « voyager »).

- Certaines associations recrutent déjà les volontaires pour 2019. Les pré-inscriptions pour les projets internationaux sont déjà ouvertes chez Quinoa par exemple. Une séance d’information aura lieu le mercredi 28 novembre à 18h30, 26 rue d’Edimbourg 26 – 1500 Ixelles. www.quinoa.be Le SVI organise quant à lui une séance d'info virtuelle le 28 novembre à 16h. Inscriptions sur salon@servicevolontaire.org. Plus d'infos sur le site du SVI.

- Des programmes existent pour aider les jeunes qui n’ont pas les moyens de partir. C’est le cas du « Corps européen de solidarité » par exemple, mais aussi du « Bureau International Jeunesse », un service de la Fédération Wallonie-Bruxelles.       

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