Le féminisme dans la mode existe-t-il vraiment ?

Publié le 12 avril 2018 par Elisabeth Clauss
Le féminisme dans la mode existe-t-il vraiment ?

#metoo dénonce le harcèlement commun avec virulence. La mode, en témoin et reflet des bouleversement sociétaux, prendra-t-elle position ? #balancetonshort, ou pas ?

Dans le monde civil, cette nouvelle expression du féminisme fait parler. On cautionne ou on s’en distingue (comme l'a fait, plus ou moins adroitement, Catherine Deneuve), mais cette prise de consciente ne laisse personne indifférent. Or, qui dit « remarques et comportements déplacés » implique souvent la tenue vestimentaire pointée comme déclencheur de l’injustifiable. L’industrie de la mode, dont la mission première est d’offrir un moyen d’expression à plusieurs générations et sociologies, y mettra-t-elle son grain de sel ? Pour Alexandre Samson, responsable pour la création contemporaine au Musée Galliera, « l’influence du féminisme et des récentes affaires de harcèlement sexuel influencera sans doute plus la mode dans sa structure que dans sa forme. Maria Grazia Chiuri avait déjà utilisé le féminisme dans sa première collection chez Christian Dior, tout comme Missoni avec les pussy hats du défilé AH2017… Traditionnellement en retrait des polémiques, la mode n’est plus préservée contre le harcèlement et, protectionniste, prend déjà des mesures vers plus de respectabilité. On remarque que, historiquement, les mouvements de fonds des sociétés contemporaines ont eu des influences inégales sur les tendances de mode. Les collections « à corps montré » ou « caché » seront selon moi peu affectées, en ce que ces mouvements concernent le regard et l’attitude de l’homme vis à vis du corps féminin, et non l’appréciation de la séduction féminine. Au contraire, je pense qu’elle se confirmera avec autant plus de verve que les mauvais comportements seront mieux appréhendés (je l’espère). »

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Les pussyhats de Missoni

 

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Du féminisme actif au slogan commercial

 

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Zadig & Voltaire

En contactant quelques maisons de création au sujet de l’éventuel impact des polémiques actuelles à propos du sexisme sur leurs collections, nous nous sommes retrouvées face à des portes fermées, à des promesses de réponses finalement restées sans suite : on dirait que le sujet est radioactif. Pourtant, certaines marques n’hésitent pas à imprimer des postulats assertifs sur leurs vêtements. Ce qui représente une certaine avancée, si cela peut inspirer les jeunes filles qui les arborent : le T-shirt « Girls Can Do Anything » (lancé par Zadig & Voltaire puis repris par Pimkie) a été initié dans ce but par Thierry Gillier, fondateur de la marque : « Cette idée de liberté séduit les ados, c’est un mantra de génération ».

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Pimkie

 

Chez Weekday, les filles peuvent désormais revendiquer, en anglais, que « si les femmes ont besoin de plus de sommeil, c’est parce qu’il est épuisant de lutter contre le patriarcat », tandis que Dior (encore !) se demande « pourquoi n’y a-t-il pas eu de grand artiste femme » (allusion à la question provocante de l’historienne féministe américaine Linda Nochlin dans un article publié, en 1971, dans la revue ARTnews.

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Weekday
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Dior

L’intention était d’interpeller sur un fait indéniable : l’histoire de l’art n’a retenu que les grands artistes masculins. Histoire de l’art écrite… par des hommes. Pour la saison automne/hiver 2018, les femmes pourront aussi rappeler grâce leur pull Dior, si le coeur leur en dit, que «C’est non, non, non et non». Mais cet éveil féministe marketé des consciences qui vaut pour les adultes ne semble pas s’appliquer aux petites, et c’est bien dommage. Vanig, maman de 40 ans, s’insurge contre les messages lénifiants destinés aux enfants : « j’aimerais que la mode évolue en ce qui concerne les vêtements destinés aux petites filles. Si les marques ne trouvent rien de plus pertinent à écrire sur leurs T-shirts que « jolie » ou « gentille », qu’elles se passent simplement de slogans. Depuis que je suis mère de fillettes, la mièvrerie sexiste de la mode enfantine m’irrite. »

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Décor du défilé Dior FW18

De la rue au podium, et retour

La question de la tenue « adéquate » s’ajoute à la révolte de toute une frange de la population à propos du sexisme répandu. Charlotte Ledent, sexologue et psychothérapeute, observe que « le phénomène #metoo et #balancetonporc a généré beaucoup de questionnements qui ont été exprimés en séances de thérapie. Certains jours, 100 % de mes patientes avaient besoin d’en parler. C’était un déferlement. Cette problématique sociologique a remué et réveillé énormément de choses, notamment la conscience du harcèlement distillé au quotidien, et auquel beaucoup de femmes sont tellement « habituées » qu’elles décident -consciemment ou pas- d’y prêter moins attention. Ce focus médiatique a aussi fait remonter à la surface, chez certaines patientes, des traumatismes enfouis, plus anciens. Ce que cela change, de porter ces questions au grand jour, c’est que la parole libérée impacte la conscience. Est-ce que cela a modifié leur façon de s’habiller ? Je ne sais pas. En revanche, en tant que femme, je constate qu’à certains endroits, les femmes semblent se sentir plus libres de porter ce qu’elles veulent. C’est le cas à Londres par exemple, et une de mes patientes anglaises m’a confirmé être moins importunée dans la rue là-bas. Malheureusement, où que l’on se trouve, il existe une adaptation des comportements à notre environnement. Là où une femme perçoit une réaction oppressante à sa liberté de s’habiller, elle peut réagir en la restreignant. Or, c’est cette liberté qui devrait être protégée ». Raphaëlle, 42 ans, productrice artistique, ne cède rien à sa liberté vestimentaire : « Je pense que moins les femmes auront peur et moins elles seront harcelées, et plus elles assumeront leurs actes comme leur apparence. Personnellement plus j’assume ma féminité, plus je mets du rouge à lèvres et des talons hauts, moins je me laisse marcher sur les pieds !  Dans la rue j’observe d’ailleurs un vrai changement ces dernières années. Mini-shorts jambes nues, crop tops laissant dévoiler le ventre, décolletés plongeants... Les jeunes filles d’aujourd’hui s’autorisent beaucoup plus de choses que celles de ma génération. Elles assument notamment le fait de ne pas avoir un corps qui correspondent aux critères de la mode, de la pub ou de la presse féminine… Passé un premier réflexe conditionné « wow, c’est un peu too much », je trouve ça finalement courageux et très très positif. En cela, elles font vraiment avancer la cause de leurs contemporaines et mènent un vrai combat, probablement sans le savoir, contre les effets sur certaines femmes de la résurgence d’une forme d’obscurantisme. » Pour la saison à venir, et c’est généralisé à toutes les marques, on observe dans la mode une tendance à valoriser une attitude naturelle, avec des coupes et des motifs colorés, joyeux et floraux, des transparences et des longueurs variables, du long fluide au très échancré : les mots d’ordre restent donc manifestement – et heureusement « variété et liberté ».

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Rihanna

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Pimkie

Quand les femmes se restreignent elles-mêmes

Liberté certes, mais il reste que souvent, on ne s’habille pas de la même façon selon l’heure, le lieu, et sa culture. Si des marques proposant des tenues religieuses «à la mode» et des «voiles branchés» ont récemment généré autant d’attention que de discussions philosophiques, en Belgique, le phénomène reste niche. En revanche dans le vestiaire commun, des questions de choix peuvent se poser au quotidien, pour tout le monde, de la rue au travail. Vanig, qui est aussi juriste et résolument féministe, choisit dans le cadre de son activité professionnelle de se fondre dans les codes de sa fonction : «Je ne choisis pas mes propres tenues dans un esprit de revendication féministe, même si c’est clairement ma sensibilité. Je ne m’habille pas du tout sexy dans le cadre de mon environnement professionnel, parce que depuis que j’ai commencé à travailler, à 23 ans, parmi une vingtaine d’hommes entre deux âges, j’ai compris que si je voulais qu’on m’écoute, mon look devait rester discret. J’évite encore d’attirer l’attention sur autre chose que sur ce que j’ai à dire. Pas de mini jupe, une coiffure simple, peu de maquillage. Lors du premier jour de mon premier job, la première remarque qui m’a été adressée concernait mes jambes. Et nous étions dans un cabinet d’avocats ! Le fait que je choisisse délibérément de m’habiller low profile est une conséquence de mon contexte professionnel, mais ce n’est pas du tout un parti pris philosophique. En privé, je fais ce que je veux, même si le soir à Bruxelles, je sors plutôt couverte quand je sais que je vais rentrer tard, pour éviter les ennuis. J’ai arrêté de porter des jupes pour me balader en ville quand j’avais 20 ans. En revanche, lorsque je pars en vacances en Espagne, je porte exactement ce qui me fait plaisir, et ça inclut des shorts courts. Ce que je souhaiterais pour la génération de mes filles, c’est qu’elles puissent se vêtir comme elles le veulent, attirer l’attention si ça leur fait plaisir, sans risquer le moindre problème. C’est ça, mon idéal féministe.»  La question de la liberté individuelle, ici matérialisée dans les choix vestimentaires, dépasse évidemment les étagères de nos placards : elle s’analyse par réalités sociales, se détermine à travers nos histoires singulières. La mode, c’est le rapport au corps, à nos revendications. Le regard des autres en doublure, notre éducation fixée à l’ourlet. Et le courage d’habiller l’actualité, en faisant, ou non, dans la dentelle.