Où sont les femmes scientifiques en Belgique?

Mis à jour le 22 janvier 2018 par Laurence Donis
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Encore trop peu nombreuses, les femmes scientifiques ne font pourtant plus partie du domaine de la science-fiction. Pour les mettre en avant, L'Oréal récompense trois Belges tous les deux ans... Elles ont reçu leur prix hier soir, on vous les présente!

17. C'est le nombre de femmes qui ont remporté un prix Nobel en médecin, physique ou chimie en... 116 ans. Elles ne représentent même pas 3 % des lauréats: pratiquement 600 hommes ont été récompensés dans les mêmes catégories en un peu plus d’un siècle. Le chiffre fait mal, mais il y en a d’autres tout aussi interpellants. Au niveau mondial, seuls 29 %* des chercheurs en sciences sont des femmes. Et plus on monte dans la hiérarchie, plus on dit bye bye aux filles. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe une série d’initiatives innovantes pour inverser la tendance et le prix L’Oréal-Unesco For Women in Science en fait partie. « Le but, c’est vraiment d’encourager des jeunes chercheuses prometteuses et de les ériger en role models. On veut montrer qu’il est possible d’être une nana et de faire une grande carrière scientifique », explique Brigitte Bekaert, responsable com’ du groupe L'Oréal.

« Le prix existe depuis 2007 chez nous et le jury est présidé par Christine Van Broeckhoven, une grande scientifique belge de renommée mondiale. Tous les deux ans, on offre des bourses à trois jeunes diplômées qui veulent entamer un doctorat. On prend en charge les deux premières années, ce qui représente 60 000 € par fille. » A la rédaction, on a déjà eu l’occasion de rencontrer les membres de cette jolie clique de scientifiques... Les lauréates s’appellent Aurélie De Groote, Emmanuelle Wilhelm et Mieke Metzemaekers. Elles ont toutes moins de 30 ans et viennent respectivement de l’ULB, de l’UCL et de la KUL. Trois filles ultramotivées qui dynamitent les clichés, trois chercheuses badass qui n’ont pas peur de surmonter des obstacles.

"J'ai du mal à imaginer ce qui peut empêcher une femme d'entamer une carrière scientifique", s’étonne Aurélie De Groote. C’est peut-être parce que moi, j’ai toujours adoré ça. On avance souvent la cause du manque de confiance en soi mais ce n’est pas vrai pour toutes les filles et ça n’empêche pas les autres de se lancer. Je ne suis pas très sûre de moi et pourtant, j’aime les défis, je n’ai pas hésité à devenir chercheuse ». Cette jeune diplômée de 23 ans consacre sa thèse au striatum, une région du cerveau impliquée dans les addictions aux drogues. « Je ne me rends pas vraiment compte du déséquilibre qui existe dans le monde scientifique, parce qu’en biologie, il y a presque plus de femmes que d’hommes. Mais c’est vrai que dans les auditoires de math ou de physique par exemple, les mecs sont beaucoup plus nombreux. Ça peut en décourager certaines... »

Aurélie De Groote

« Ici au labo, c’est très équilibré », affirme Emmanuelle Wilhelm. «Il y a autant de doctorantes que de doctorants mais dans les postes à haute responsabilité, les hommes sont clairement surreprésentés. C’est peut-être une question de génération: ce sont des gens plus âgés qui occupent ces fonctions et la situation évoluera peut-être lorsqu’ils partiront à la retraite. Même si la place des femmes dans la science n’est pas toujours évidente, je pense que les mentalités changent .» Médecin en voie de spécialisation pour la neurologie, Emmanuelle étudie les mécanismes de base de la motricité pour aider, entre autres, les patients parkinsoniens. La troisième lauréate, Mieke Metzemaekers, a quant à elle un master en sciences biomédicales. Elle analyse le lien entre les chémokines (des molécules de protéines minuscules) et les maladies auto-inflammatoires.

Les trois gagnantes du prix L'Oréal s'estiment toutes chanceuses.

Aucune d’entre elles n’a jamais eu droit à un geste déplacé, à un commentaire misogyne ou ne s’est sentie défavorisée, simplement parce qu’elle a des seins et un appareil reproducteur féminin... Mais elles sont bien conscientes que ce n’est pas toujours le cas. « Lorsqu’on veut accéder à certaines spécialisations en médecine, on doit passer un concours. J’ai déjà entendu plusieurs fois que si les membres du jury devaient départager deux candidats aussi compétents l’un que l’autre, ayant obtenu les mêmes résultats aux examens, ils choisiraient l’homme. De cette façon, ils sont sûrs qu’il ne prendra pas de congé maternité, ça facilite l’organisation de l’hôpital et des soins de santé en général », raconte Emmanuelle. Des marques de sexisme à l’encontre des femmes scientifiques, il y en a plein.Et il ne faut pas chercher bien loin.

En 2015, le scientifique british Timothy Hunt déclarait : « Trois choses se passent quand des femmes sont dans les labos : vous tombez amoureux d’elles, elles tombent amoureuses de vous, et quand vous les critiquez, elles pleurent .» On le rappelle, l’homme est quand même prix Nobel de médecine... La même année, un sondage ahurissant, commandé par la Fondation L’Oréal et réalisé par Opinion Way auprès de 5 000 personnes, révélait que 90 % des Européens estiment que les femmes sont douées pour tout, sauf pour les sciences. Dans l’imaginaire collectif, les filles et la bosse des maths, ça fait toujours deux. D’après les participants, elles manqueraient de confiance en soi, de rigueur, d’esprit rationnel ou encore de persévérance. « Apparemment, 90 % des Européens vivent au fin fond d’une caverne depuis une centaine d’années ! », réagit Mieke.

Mieke Metzemaekers

De l'avis général, les filles ont pourtant beaucoup à apporter au monde scientifique. La devise du prix L’Oréal ? « Le monde a besoin de la science et la science a besoin des femmes. » « On a tous notre propre façon de réfléchir. C’est justement pour ça qu’il est important d’avoir le plus de diversité possible dans un labo: plus on a de personnes différentes, plus de nouvelles idées émergent et plus vite le projet de recherche avance », explique Aurélie. « Il y a encore cette vision de la femme hystérique, soumise aux hormones une semaine par mois... Comme si un mec était stable 100 % du temps ! Pourquoi ne pourrait-on pas associer émotions et performances ? C’est justement ce qui nous rend plus créatives dans la recherche, plus humaines », ajoute Emmanuelle. « Il faut aussi sortir de cette vision selon laquelle on doit être au labo de 6 h du mat’ à 23 h pour être le meil- leur. Une femme ne sera pas moins brillante parce qu’elle a des enfants et qu’elle est moins présente au boulot. Il y a une différence entre présentéisme et efficacité. »

Pour faire bouger les mentalités, une série d’initiatives cool ont vu le jour. On se souvient par exemple de la petite idée de génie d’Emily Temple-Wood l’année dernière. Lassée d’être la cible de misogynes, cette étudiante américaine en biologie moléculaire crée la page Wikipédia d’une femme scientifique pour chaque mail sexiste qu’elle reçoit. Une jolie façon de lutter contre l’ignorance et de réduire le gap caractéristique de l’encyclopédie en ligne. Depuis, des équipes de filles se sont même constituées, en France notamment, pour multiplier le peu de pages Wikipédia dédiées aux femmes qui ont fait avancer la science. On aime aussi la campagne #GirlsWithToys en réaction aux propos d’un astrophysicien américain, Shrinivas Kulkarni. Lors d’une interview en 2015, l’homme avait déclaré que les scientifiques étaient en fait des « garçons avec des jouets », excluant du coup toutes les femmes. Les chercheuses n’ont pas hésité à lui prouver qu’il avait tort, en posant en masse avec leurs « joujoux » (des robots, des télescopes, des microscopes...) sur Twitter.

"L'évolution des mentalités est présente mais elle est extrêmement lente", affirme Brigitte Bekaert. « En dix ans, le nombre de femmes dans la recherche est passé de 26 à 29 %. Je pense que les millenials ont un rôle à jouer et que les hommes doivent aussi être impliqués. Derrière chaque grande scientifique, il y a peut-être un mari qui accepte que sa femme soit passionnée et n’ait pas une vision tradi de la vie de famille. » Il est aussi essentiel de donner plus d’infos dans les écoles. « On demande aux élèves de choisir des études alors qu’ils sont encore jeunes et qu’ils ne connaissent pas forcément toutes les options », ajoute Mieke. « Il faut leur expliquer à quel point la science est importante et passionnante. » C’est déjà le cas en France : les lauréates du prix L’Oréal- Unesco se rendent dans les lycées, pour montrer aux étudiants qu’une carrière scientifique est loin d’être ennuyeuse ou réservée aux mecs. Et dans le futur, le groupe L’Oréal n’exclut pas de suivre cette voie en Belgique...

Emmanuelle Wilhelm

Mais pour inciter les filles à se tourner vers la science, il ne suffit pas d’en parler, il faut aussi des exemples. Et d’après les trois gagnantes, les femmes manquent cruellement de role models. Spoiler alert: lorsqu’on demande au public de citer des grands scientifiques, ce sont automatiquement des hommes qui ressortent. « Je pense que certaines femmes n’envisagent pas une carrière dans la recherche simplement parce qu’il n’y pas beaucoup de personnes dans ce domaine auxquelles elles peuvent s’identifier. C’est important de valoriser les grandes figures féminines et de reconnaître leur contribution au monde scientifique », indique Mieke. Mais à ce niveau-là, ce n’est pas encore gagné. Le fait que la découverte de l’ADN soit en grande partie due à une femme, Rosalind Franklin, n’est pas systématiquement mentionné dans les écoles par exemple. Et à part Marie Curie, les modèles féminins sont plutôt rares...

"On a souvent l'impression que les femmes scientifiques n'intéressent pas vraiment le grand public ou les médias", explique Emmanuelle. « Il n’y a pas de côté bling-bling qui y est associé, ce ne sont pas des filles que l’on va retrouver en couverture du “ Elle ” par exemple (rires). Et puis, il y a toujours cette idée qu’une geek girly, ça n’existe pas. Mes modèles au quotidien, ce sont mes promotrices, des nanas jolies et bien habillées qui cassent complètement ce cliché. On m’a déjà dit que je n’avais pas l’air d’une chercheuse, comme si le fait d’aimer la mode et d’être intelligente n’allaient pas ensemble. »

Le but du prix L’Oréal-Unesco For Women in Science, c’est justement ça: botter les fesses des stéréotypes et donner de la visibilité à des femmes scientifiques inspirantes. « J’ai déjà vu pas mal de gens hausser les sourcils lorsque j’arrive perchée sur de très hauts talons », raconte Mieke. « Si vous vous retrouvez dans une situation où certaines personnes doutent de vos capacités, je n’ai qu’un seul conseil : prouvez-leur simplement qu’elles ont tort ! »

Crédit photos: Lowette.com pour L'Oréal.