À l’envers du cliché qui prête – parfois à raison – à la nouvelle génération des pulsions de surconsommation survoltée par les fast et ultra-fast-fashions, l’autre phénomène majeur qui alimente les dressings des jeunes actifs, la seconde main, construit la culture de consommateurs avisés, qui reviennent au vêtement pensé, incarné.
Ils ont la vingtaine, parfois moins, et rentrent dans la mode, par philosophie d’abord, par le vintage. « Je m’habille en seconde main depuis que je paye moi-même mes vêtements, autant pour le prix que pour la dimension écologique », témoigne Léonie, étudiante de 23 ans. « J’ai commencé par les fripes au kilo, mixées avec du prêt-à-porter accessible style Zara. Un jour, je suis entrée dans une boutique qui faisait une vraie curation de pièces créateurs « pre-loved ». Je me suis offert un manteau Max Mara pure laine pour 180€, et je n’ai plus pu porter mes vestes en mélange polyester. Quand on a goûté à ce niveau de qualité, le basique, même bien coupé, perd de son intérêt ».
Ces jeunes veulent consciemment valoriser leur garde-robe
À un moment de la vie où l’on cherche à s’affirmer, le vintage reste moins coûteux que la pièce de créateur ; les pièces des décennies pré-fast fashion présentent du sens et une différence, et même les plus jeunes consommateurs sont de plus en plus nombreux à glisser de l’up-cyclé aux designers contemporains.

Revue Griffé
Du shopping à la collection
Leur exigence et leur culture mode sont renforcés par l’expérience d’un langage textile qui a traversé les tendances.
« Ils commencent souvent avec Vinted, puis passent aux boutiques de seconde main, avec un pouvoir d’achat d’environ 300€ par panier, mais ils ne peuvent pas encore viser les pièces à 1500 €. Pour la classe moyenne basse, c’est le moyen de s’offrir du luxe ». Julien Sanders est expert en mode vintage auprès de grandes maisons. Il est le cofondateur de la revue Griffé, qui l organise régulièrement des pop-ups avec ses trouvailles.
Il souligne que la fan base de Griffé est très jeune : « nous organisons des conférences tous les mois, avec environ 75 inscrits, qui ont tous entre 20 et 25 ans. L’histoire du vintage et des archives, via les récits qu’elle véhicule et qu’on leur partage, leur offre une perspective par rapport à la construction souvent biaisée, en tout cas incomplète, qui avait nourri leur représentation de la mode. La nouvelle génération partage ses références via les réseaux sociaux et leurs communautés, ça crée une forme d’éducation au style. C’est exactement ce qu’on recherche à cet âge ».
Aller en boutique comme à l’école
« Chaque année, je vois mes client∙e∙s rajeunir. La moitié a moins de 35 ans ». Sonja Noël, qui sélectionne pour sa boutique Stijl des collections de mode entre art et culture pop signées essentiellement de créateurs belges, constate un changement dans la sociologie de sa clientèle, en particulier depuis le Covid : « ils ont souvent 20 ans, parfois moins. Pendant les confinements, ils venaient par deux dans mon magasin, ils regardaient les vêtements sans les essayer, ils analysaient chaque détail. Puisque les cafés étaient fermés, je pensais qu’ils venaient se promener chez moi comme ils seraient allés au parc. Mais après la pandémie, ça a continué ».
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Très jeunes, ils plébiscitent déjà Ann Demeulemeester, Dries Van Noten, Maison Margiela, Marie Adam-Leenaerdt. Ils viennent chez Sonja pour s’instruire, pour observer : « ils savent faire la différence entre un vêtement mal fabriqué et une pièce bien construite. Ils regardent les finitions, doublures et boutons. Ils deviennent des experts, sous mes yeux ».

Revue Griffé
Dès qu’ils le peuvent, ils s’offrent des pièces pendant les soldes, ou des accessoires à plus petits prix, comme des cols ou des écharpes. Ils ne sont pas dans une démarche de fétichisation, ils portent tous les jours leurs tabis de Maison Margiela, leurs bottes A.F. Vandevorst, leurs jeans de bonne facture, notamment les modèles faussement sobres, avec un twist. Ils n’achètent pas sur un coup de tête, ils économisent, et reviennent. « Ces jeunes ne sont pas dans une recherche de logos ou de symboles qui se remarquent de très loin, ils veulent consciemment valoriser leur garde-robe ».
Julien Sanders, côté vintage, les voit tout autant déterminés, conscients de quelle époque de Jean-Paul Gaultier ou de Rick Owens ils doivent dénicher des trésors.

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D’une époque à l’autre, mordus de mode pointue
Les marques les plus recherchées en seconde main dans la communauté qui gravitent autour de Griffé ? « En premier lieu, Margiela époque Martin. On dirait que rien n’a existé avant. C’est une obsession chez eux. Mais aussi Mugler années 90, et Dior par Galliano. Il y a bien sûr aussi un intérêt marqué pour McQueen, nourri par le mythe du génie disparu trop tôt ».
Avec la deuxième main ils se prêtent à des exercices de style, ils affûtent aussi leur goût pour les pièces intemporelles. Autre constat qui contredit l’a priori des digital natives qui auraient abandonné le toucher : ils n’achètent pas leurs belles pièces en ligne, ils se déplacent en boutique. Chez Stijl ils fouillent, ils déambulent dans la boutique avec leurs trouvailles, ils reviennent au plaisir de partager et de se montrer.
Et si en Belgique la mode de seconde main pèse actuellement 420 millions d’euros, elle ne représente que 4 à 5% du marché global de l’habillement. Comme une immense bibliothèque, les vêtements d’archives, qui ne seront jamais démodés, recèlent encore des univers d’éducation qui mènent à la création.