Il y a une scène qui résume à elle seule ce que le KMSKA propose cet été : au détour d’une galerie consacrée aux maîtres flamands, une silhouette casquée de plumes rouges semble avoir échappé à un tableau pour se poser, bien vivante, entre deux cadres dorés. Jusqu’au 8 novembre, le musée anversois invite dix jeunes créateurs à venir dialoguer avec ses collections, dans une exposition baptisée KMSKA x YOUNG FASHION DESIGNERS. Plus qu’une vitrine, c’est un vrai casting de la relève à découvrir avant tout le monde.
Des trajectoires qui donnent le vertige
Tous sont passés par l’Académie de mode d’Anvers, ce vivier qui a déjà donné naissance aux légendaires Antwerp Six il y a quarante ans. Certains ont depuis posé leurs valises chez les plus grandes maisons : Chloë Reners travaille aujourd’hui comme designer 3D chez Schiaparelli après un passage remarqué chez Dior aux côtés de J.W. Anderson ; Sofia Rodriguez Rodriguez a fait ses armes chez Maison Margiela Couture ; Jinny Song est aujourd’hui designer junior chez Dries Van Noten. D’autres, comme Jaden Li, partagent leur temps entre Anvers et Shanghai pour développer une mode masculine responsable, taillée dans des matières upcyclées.
La féminité, sous toutes ses coutures
Ce qui frappe, dans ce parcours, c’est la diversité des façons d’aborder le corps et l’identité. Laura Meier Hagested, par exemple, s’empare d’un portrait de femme au regard frondeur pour retourner littéralement le regard masculin qui l’a peint : elle imagine ce qui se cache sous la robe, entre transparence et armature de corset, comme une réponse espiègle et féministe à l’artiste. Sofia Rodriguez Rodriguez, elle, questionne la fragilité de nos identités construites sur des apparences : sa silhouette trône sur une armoire qui semble céder sous le poids du tissu, comme un rappel que le statut social peut basculer à tout moment. Et Amar Singh, sous son alter ego drag Babu, s’amuse à brouiller les codes de genre avec une silhouette entre marionnette, majorette et soldat, née de sa fascination pour les créatures fantastiques d’un tableau consacré au thème du Mal.
L’émotion comme matière première
Au-delà des vêtements eux-mêmes, l’exposition donne à voir tout un pan habituellement invisible du métier : carnets de croquis, essais de matières, ratures et recommencements. On y découvre par exemple comment Domi Grzybek a construit sa robe en pensant à la solidarité entre femmes, en tissant à la main des fils et tissus récupérés selon des techniques polonaises et slaves transmises depuis des générations. Ou comment le duo Yuhei Ueda et Liu Zexian a traduit un geste domestique aussi banal qu’un repassage en une pièce de lin peinte à la main, comme une déclaration d’amour silencieuse.
La curatrice invitée Elke Hoste résume bien l’esprit du projet : chaque silhouette y est à la fois « sculpturale, émotionnelle et contemporaine». De quoi donner furieusement envie de retenir ces dix noms — on est prêtes à parier qu’on les retrouvera bientôt ailleurs que dans un musée.
Cet article a été rédigé en étroite collaboration avec KMSKA.