Pourquoi nous republions cet article aujourd’hui
En janvier 2025, nous publiions cette enquête sur les failles de la justice face à l’inceste et aux violences sexuelles commises sur les enfants. Un an et demi plus tard, l’affaire Lyanna a ravivé une colère profonde dans l’opinion publique belge. Celle d’une société qui découvre, ou redécouvre, à quel point la parole des enfants reste encore souvent mise en doute, combien les victimes et leurs proches peinent à être entendus, et combien certains mécanismes institutionnels continuent de susciter l’incompréhension.
Si les faits évoqués dans cet article sont antérieurs à l’affaire Lyanna, les questions qu’il soulève demeurent malheureusement d’une brûlante actualité : comment protéger les enfants lorsqu’ils dénoncent des violences ? Pourquoi certaines mères qui tentent de les mettre à l’abri se retrouvent-elles elles-mêmes poursuivies ou sanctionnées ? Et comment expliquer que, malgré l’ampleur documentée des violences sexuelles intrafamiliales, le doute bénéficie encore si souvent aux adultes plutôt qu’aux enfants ?
À l’heure où la société belge s’interroge sur ses aveuglements collectifs et sur les dysfonctionnements de la justice en matière de violences sexuelles faites aux mineurs, nous avons choisi de republier cette enquête dans son intégralité.
C’est un témoignage d’une violence inouïe. Le 20 novembre 2024, l’émission « Ça commence aujourd’hui », présentée par Faustine Bollaert, consacrait son édition à l’inceste. Séverine, une jeune mère, y racontait l’impensable : il y a deux ans, elle surprend son compagnon en train d’abuser de leur fille de six mois. Elle alerte immédiatement les gendarmes, son mari est placé en garde à vue. Mais l’affaire est classée sans suite. Depuis, son ex-compagnon dispose d’un droit de visite médiatisé ordonné par un juge, et possède toujours une autorité parentale sur l’enfant.
Pour protéger sa fille, Séverine refuse d’emmener sa fille dans ce centre. Ironie du sort, c’est elle qui devient hors-la-loi. Pire, elle est poursuivie pour non-présentation d’enfant par son ex-compagnon, et est assignée à comparaître. Son histoire est malheureusement loin d’être un cas isolé. En France, le collectif « Incesticide » a même lancé « l’appel des 500 mamans » pour exiger le droit de protéger leurs enfants. « En France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. Les violeurs sont souvent les pères (27%). Une fois sur dix seulement, les mères portent plainte. Mais quand elles le font, le système judiciaire refuse souvent de les croire elles et leurs enfants et ne les protège pas. Pire, il se retourne contre elles en les condamnant et en plaçant leurs enfants », écrit le collectif. Face à l’Assemblée, des artistes dont Carla Bruno, Judith Chemla, Zita Hanrot ou encore Isabelle Carré ont prêté leurs voix pour lire les témoignages de 16 mères qui vivent l’enfer.
2 à 3 enfants par classe
Un déni collectif auquel la Belgique n’échappe pas. Chez nous aussi, de nombreux enfants victimes d’inceste sont aujourd’hui forcés de vivre chez leur père violeur pendant la durée de l’enquête. Si la mère refuse, elle paie de lourdes amendes, perd ses droits de garde ou voit ses enfants placés en foyer. Un déni collectif de société pour lequel il n’existe néanmoins aucune donnée statistique, comme c’est le cas pour les féminicides ou les agressions sexuelles sous soumission chimique pour ne citer que ces fléaux…
Tout ce dont on dispose, c’est d’une étude Ipsos datant de 2020, et qui estime que 10 % de la population a été victime d’inceste, avec une majorité écrasante de filles et de jeunes femmes (78 %). En d’autres termes, dans une classe de 30 élèves, deux à trois enfants sont concernés. Selon la Secrétaire d’État à l’Égalité des genres, Marie-Colline Leroy, les Centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS) ont accompagné 8 200 victimes d’inceste, enfants et adultes confondus. Des chiffres largement sous-estimés face à l’ampleur silencieuse du phénomène.
L’OMS, dans un rapport de 2014, dressait un constat alarmant : 20 % des femmes et 5 à 10 % des hommes dans le monde ont subi des violences sexuelles dans leur enfance, dont 70 % des agressions sur des enfants de moins de 6 ans relèvent de l’inceste. Dans 96 % des cas, l’agresseur est un homme, et dans 94 %, c’est un proche. « Nos observations de terrain, bien qu’elles ne puissent pas faire office de statistiques, confirment ces chiffres », note Annick Faniel, directrice du Centre d’Expertise et de Ressources pour l’Enfance (CERE).
Le syndrome d’aliénation parentale, une arme contre les mères
Malgré l’ampleur du problème, la justice peine à protéger les victimes. Parmi les freins majeurs qui empêchent le système judiciaire de progresser, on citera le syndrome d’aliénation parentale (SAP). Cette notion controversée a été théorisée dans les années 80 par le psychiatre américain Richard Alan Gardner. Celui-ci décrit un « trouble » qui surviendrait lors de conflits de garde, où un parent manipulerait l’enfant pour le dresser contre l’autre.
En réalité, ce concept est souvent utilisé contre les mères qui dénoncent des abus. « Elles sont soupçonnées de manipuler la parole de leurs enfants pour nuire à leur ex-compagnon. Et beaucoup de juges baignent encore dans ces représentations sexistes », alerte Samira Bourhaban, psychologue et directrice de l’ASBL Kaléidos, spécialisée dans la prise en charge des abus intrafamiliaux. Officiellement discrédité, le SAP continue pourtant d’influencer les décisions judiciaires sous d’autres appellations : mère surprotectrice , mère-poule, relation fusionnelle, manipulation… « Cela rejoint le cliché de la femme hystérique, en opposition au ‘bon père de famille’, le mari et voisin respectable que l’on n’ose pas soupçonner ».
L’intérêt supérieur de l’enfant sacrifié
« Oui, certains parents manipulent leurs enfants, reconnaît Lily Bruyère, coordinatrice de l’association SOS Inceste. Mais le véritable danger, c’est lorsqu’on pointe du doigt le parent protecteur, au détriment de la parole de l’enfant. » Résultat ? Les mesures de protection ne sont pas appliquées. « La moindre des choses serait de suspendre les droits de visite du parent suspect », insiste-t-elle. Annick Faniel, directrice du Centre d’Expertise et de Ressources pour l’Enfance (CERE), partage ce constat : « L’infantisme est encore omniprésente dans les décisions de justice. La parole des enfants est souvent discréditée par rapport à celle des adultes, alors qu’on sait qu’avant 6 ou 7 ans, un enfant ne ment pas dans le sens où un adulte l’entend. »
Autre problème majeur : la charge de la preuve repose sur l’enfant et son avocat. « Or, pour prouver des abus, il faudrait une expertise médicale immédiate, ce qui est rarement le cas, bien que la création de cellules comme les CPVS soit en train de changer la donne », explique Annick Faniel. « Une présomption de crédibilité des enfants devrait être instaurée en matière de protection de l’enfance. Car, sans remettre en question la notion de présomption d’innocence, appliquer le bénéfice du doute à l’agresseur, c’est mettre l’enfant en danger ». Lily Bruyère ajoute à ce propos : « Les services chargés de la protection de l’enfance (SPJ, SAJ…) devraient disposer de beaucoup plus de temps et de moyens pour investiguer au sein des familles, comprendre les intrications parfois liées à des héritages transgénérationnels, surtout écouter l’enfant, et travailler davantage avec le parent protecteur ».
La famille, un mythe qui protège les criminels ?
Pourquoi maintenir le lien entre un enfant et son agresseur présumé ? La réponse tient en un mythe tenace : l’enfant a besoin d’un père et d’une mère, quoi qu’il arrive. « La famille est perçue comme un lieu protecteur, alors qu’elle peut être le théâtre de tous les dangers », souligne Lily Bruyère. Pourtant, les besoins fondamentaux d’un enfant sont clairs : évoluer dans un environnement stable et sécurisé, avec des adultes capables de répondre à ses besoins. « Lorsqu’il y a inceste, ces besoins ne sont pas remplis », martèle Samira Bourhaban. « Les parents n’ont pas un droit sur leur enfant à tout prix. Parfois, l’intérêt supérieur de l’enfant est d’être séparé de son bourreau. »
Cette vision archaïque persiste en Belgique, où certains juges refusent de retirer les droits parentaux, même en cas de suspicion d’inceste. Mais d’autres magistrats commencent à faire primer la sécurité de l’enfant sur l’unité familiale, raconte Annick Fanniel. Chez SOS Inceste, Lily Bruyère observe une explosion des signalements. « On comprend enfin que l’inceste n’est pas une affaire de familles marginales. Il touche tous les milieux. C’est une question d’emprise, de manipulation et de violence. » Un tabou d’autant plus difficile à briser que, comme elle le rappelle, « il est plus facile d’imaginer un monstre comme Dutroux ou Fourniret qu’un père, un oncle ou un grand-père bien sous tous rapports ». La question reste donc : combien d’enfants devront encore être sacrifiés avant que la justice prenne enfin leurs souffrances au sérieux ?