Il dit quelque chose de vous, de votre humeur, de vos envies. Parfois, il vous permet même d’expérimenter d’autres versions de vous-même. Mais que faire quand il faut choisir entre remplir le frigo ou acheter une nouvelle veste ? Quand l’inscription de votre enfant à l’équitation devient impossible à cause du prix de l’équipement ?
Heureusement, la mode ne se limite pas aux paillettes et aux sacs griffés. Elle peut aussi ouvrir des portes et amorcer un nouveau chapitre de vie ; une nouvelle activité, un nouveau job, une nouvelle énergie. Trois initiatives en font la démonstration : elles utilisent le vêtement comme un véritable outil d’émancipation sociale.
Dress for Success
Dress for Success est né à la fin des années 90 à New York, comme projet d’émancipation. L’idée ? Offrir à des femmes précarisées une tenue adaptée pour un entretien, et un vrai coup de boost. Aujourd’hui, l’initiative est présente dans 35 pays, dont les Pays-Bas et le Luxembourg. « Les premières secondes d’un entretien comptent. Comment vous entrez dans la pièce, ce que vous portez, ça change tout », explique Jorien Korting, responsable de l’antenne Dress for Success à Amsterdam. « Nos bénéficiaires sont orientées vers nous par des associations ou services sociaux. Ensemble, on compose une tenue adaptée aux entretiens d’embauche. En une heure, elles reçoivent des conseils personnalisés sur le style, mais aussi sur l’hygiène et la présentation. »
Certaines n’ont pas acheté de vêtements depuis des années, faute de moyens. « Quand on doit choisir entre un repas du soir ou une paire de chaussures, le choix est vite fait. » Les grandes chaînes ne proposent aucun accompagnement, et les boutiques qui offrent un service de conseil sont souvent inabordables. Nathalie But, Manager de Dress for Success à Utrecht, précise : « On s’adapte au poste visé. Un emploi dans un cabinet d’avocats, ce n’est pas pareil qu’un travail sur le terrain. Il y a aussi une forme de pauvreté culturelle : certaines clientes ne savent pas du tout comment on s’habille dans un bureau. » Il leur est généralement conseillé d’ajouter une touche plus pro à une tenue classique. Les différences culturelles ont aussi leur importance. « Un architecte syrien postulait pour un poste dans l’administration. Pas en tant qu’architecte, donc il devait s’habiller de manière moins formelle que ce à quoi il était habitué. On a opté pour une veste de costume avec un pantalon plus simple. Et évidemment, on nous pose aussi souvent des questions : “Est-ce que les hommes portent du mascara ici ? Qu’en est-il des piercings et des boucles d’oreilles ? Et l’expression de genre ?” »
Les stylistes bénévoles sont sélectionné·es avec rigueur. Les clientes arrivent parfois avec des récits lourds. Il faut pouvoir les accueillir. Les nouvelles recrues font trois jours d’essai, avec une formation sur les types de morphologies, les coupes, les imprimés…
Dress for Success reçoit des subsides publics, et rend régulièrement des rapports et statistiques. Les vêtements sont offerts par des grandes marques de mode. « Les entreprises n’ont pas le droit de détruire les vêtements invendus, elles préfèrent donc les donner », explique Jorien. « Il y a des pièces superbes, signées par des marques connues. Parfois, une cliente repart avec un manteau qui vaut 700 € sans le savoir. »
Et l’impact est bien visible. « Les gens se redressent, reprennent de l’assurance », dit Nathalie. Les photos avant/après sont éloquentes : une ado timide en hoodie noir devient une candidate rayonnante en tailleur. Une maman en UGGs et jogging repart avec une robe et la certitude qu’elle est bien plus qu’une mère.
Ici, on rompt l’isolement. Certaines n’ont plus pensé à la mode depuis vingt ans. Elles se sentent enfin vues, écoutées, légitimes.
Chaque bénéficiaire repart avec une tenue adaptée. Seule condition : elle doit aller parfaitement. Si l’entretien débouche sur un contrat, la personne revient chercher d’autres pièces. « On leur propose aussi une tenue plus casual, parce que souvent, ce qu’elles portent à leur arrivée est complètement usé. Un bon jean fait déjà toute la différence. »
Et en Belgique ? « Si quelqu’un veut lancer un Dress for Success ici, qu’il n’hésite pas », sourit Jorien. « Il suffit de demander une licence auprès de Dress US, d’utiliser le logo, d’envoyer des rapports réguliers et de verser une cotisation. »
Stitch4Kids
Née en 2023, cette initiative belge s’est donné une mission simple et concrète : offrir aux enfants vivant dans la précarité des vêtements et accessoires cousus main à partir de chutes de tissu. « Stitch4Kids collabore avec des organisations reconnues comme Kledingpunt, Moederzorg, Mama Start ou Babynest », explique la fondatrice Christel Raeymaekers. « Elles nous transmettent des demandes spécifiques : des pyjamas avec prénom, des sous-vêtements, des doudous, des sacs de sport… » L’association agit aussi contre la précarité menstruelle. Des serviettes lavables avec pochettes assorties sont cousues pour les jeunes filles, dans le plus grand respect de leur intimité.
Les volontaires peuvent s’inscrire via le site ou les réseaux sociaux. « Deux fois par an, on se retrouve pour distribuer tissus et fournitures, et se motiver ensemble », raconte Beatrijs Hauchecorne. Chacun vient avec ses compétences : couture, tricot, crochet, découpe, étiquetage…
Les tissus proviennent de dons et de fins de série de merceries. Grâce au soutien de CERA et d’autres financeurs, Stitch4Kids a accès à des fournitures de qualité. Chaque bénévole choisit les modèles qui correspondent à son niveau. Pour les bébés prématurés, l’association partage aussi des patrons gratuits.
Sportweer
Bouger, oui. Mais à condition d’avoir la tenue adéquate. Pour celles et ceux qui doivent déjà compter chaque euro, acheter un maillot ou des chaussures de foot devient vite un luxe. C’est là qu’intervient Sportweer, un projet soutenu par Sport Vlaanderen.
Ces dernières années, plusieurs communes ont lancé des initiatives pour alléger les frais d’inscription dans les clubs. Mais quid de l’équipement ? Sportweer encourage la création de filières de seconde main, où chacun peut trouver une tenue adaptée sans se ruiner.
Waraporn Seenuan, assistant administratif de la commune de Willebroek, détaille : « L’idée est de remettre le sport à la portée de tous. Beaucoup de vêtements traînent dans les armoires ou sont jetés, alors qu’ils pourraient encore servir. » C’est aussi un geste pour la planète. Des boîtes de collecte sont installées dans les infrastructures sportives. Les vêtements récoltés sont ensuite triés, lavés et transférés vers la boutique sociale d’Argos, où ils sont revendus à prix solidaire. Les personnes disposant d’une carte sociale du CPAS peuvent s’y habiller.
Certaines communes optent pour une boutique en ligne. À Tongres, le projet « Secondserve » propose des tenues sportives aux jeunes en situation de vulnérabilité. Les vêtements sont triés et répertoriés par des bénévoles, puis mis en ligne. Les familles reçoivent un code d’accès et peuvent commander gratuitement.
À Bruxelles, la boutique circulaire « Sportswitch » vend des vêtements de sport à partir de 2 €. L’objectif : rendre le sport accessible à tous les Bruxellois·e·s. Leurs propres pièces upcyclées « Upcycling Champions » rencontrent d’ailleurs un joli succès. Les personnes ayant droit à une intervention majorée peuvent même y choisir gratuitement une tenue complète.