Compostelle: le voyage qui fait le buzz

Mis à jour le 14 février 2018 par ELLE Belgique
Compostelle: le voyage qui fait le buzz

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« Marcher le Chemin » est devenu l’une des expériences les plus en vogue du moment. Notre journaliste Céline Gautier a tenté l’aventure et a vécu pendant deux mois et demi avec six kilos sur le dos et deux t-shirts. Elle passe en revue les bonnes et mauvaises raisons de prendre la route.

L’Erasmus ? C’est fait. Le grand voyage en Asie ? C’est fait. La retraite de méditation vipassana ? C’est fait. Dans ce cas, il va peut-être falloir songer à compléter la triade du développement personnel moderne par l’expérience ultime : le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Les jeunes urbains du monde entier y accourent et se mêlent aux dames des paroisses de France et de Navarre. D’un avis unanime, le Chemin redonne du sens, rappelle les priorités et vivifie les valeurs. ça tombe bien, c’est tout ce qui vous manque en ce moment ! D’ailleurs, vous avez lu Jean-Christophe Rufin (« Immortelle Randonnée ») et vous venez de vous racheter un sac à dos. C’est un signe. Mais…

  • Je suis athée, bouddhiste, musulmane

N’allez pas croire que les pèlerins modernes sont motivés par les reliques du Saint-Chevalier et portent des croix autour du cou. On croise, bien sûr, quelques vrais dévots et (surtout en France) l’une ou l’autre familles pleines d’enfants aux noms d’apôtres, mais c’est une infime minorité. L’aventure attire des chrétiens, des agnostiques, des juifs, des boudhistes, des évangélistes et des athées. Les hébergements catholiques (monastères, salles paroissiales, petites chapelles transformées en dortoirs, familles...) sont ouverts à tous. On peut toujours préférer un camping ou une auberge communale ou privée, au risque, parfois, de passer à côté des accueils les plus chaleureux et de lieux grandioses. Si la religion vous donne vraiment des boutons, vous pouvez aussi aller dans un resort au bord de l’eau.

  • Personne ne veut m’accompagner

Très mauvaise excuse ! Énormément de pèlerins partent en solitaire. Sur la route et lors des pauses, tout le monde se salue d’un « buen camino » et le contact est plus facile que n’importe où ailleurs. Dormir à vingt dans un dortoir, sur des lits superposés, tous âges confondus, crée évidemment des liens. D’innombrables histoires d’amour naissent sur un Chemin, très fréquenté par les célibataires. Partir seule peut être une formidable occasion de se retrouver, de se défaire de son image sociale et de s’ouvrir aux autres. Il y a plus de femmes que d’hommes qui voyagent seules et toutes disent la même chose : elles ne se sont jamais senties autant en sécurité qu’en pleine nature, en route vers Compostelle.

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  • Je viens de fêter mes 60 ans

Bon anniversaire ! Vous êtes dans la tranche d’âge idéale. En France, les retraités sont légion et prouvent, s’il le fallait, que l’endurance augmente avec le temps. Beaucoup font la route en tronçons d’une ou deux semaines par an. Il existe des services de portage de sac ou même de taxi-secours pour les plus fatigués, qui pourront se reposer dans des auberges privées relativement confortables. Libre à vous de faire des étapes courtes, qui correspondent à votre rythme, comme cette petite dame de 80 ans que l’on a croisée, trottinant gaiement dix kilomètres par jour. Nul besoin de souffrir ou de se faire mal pour vivre une expérience mémorable.

  • J’aime la mode

C’est plus problématique. Car, au moment de faire son sac, la vraie question n’est pas de savoir ce qu’on emporte, mais ce qu’on n’emporte pas. On recommande, pour une femme, de ne pas porter plus de sept-huit kilos. Si vous réservez un ou deux kilos pour l’eau et le pique-nique, et que vous enlevez encore un kilo (correspondant au poids d’un sac à dos « léger »), il vous reste environ cinq kilos d’équipement, avec lesquels vous devez affronter la pluie, le soleil et le froid. C’est pratiquement impossible, à moins de traquer tout le superflu (comprenez : non indispensable à votre survie) au gramme près ! Adieu maquillage, livres, robe du soir et tablette. Pensez aussi que votre lessive doit sécher en une nuit maximum, même les jours de pluie. Il est donc indispensable d’avoir des vêtements techniques ultralégers, mais en général peu réputés pour leur coupe de rêve (à moins d’y mettre le prix). Pour beaucoup de femmes, marcher plusieurs semaines représente une expérience inédite de lâchage antifashion.Vous pouvez toujours partir plus chargée, comme 99 pour cent des marcheurs, et soit vous ruiner le dos, soit faire la fortune des bureaux de poste du Chemin, spécialisés dans l’envoi de colis...

  • Je n’aime pas les dortoirs

Allez donc à l’hôtel ou dans les auberges privées les mieux cotées (de préférence en faisant porter votre sac et en terminant l’étape en taxi, histoire de montrer aux autres que vous n’êtes pas là pour faire un chemin de croix). Mais vous passerez alors à côté de ce qui fait la magie du Chemin : quand quelqu’un propose à la cantonade une gigantesque pasta à la façon de sa maman, que chacun apporte du vin, des fruits ou des fromages achetés en route et que l’on refait le monde, à la tombée de la nuit, sur des tables en plastique.

  • Mon banquier n’est pas d’accord

Il a peut-être raison. Un long voyage, même dans des conditions rudimentaires, n’est pas gratuit. En France, les auberges privées offrent des demi-pensions avec dîners plantureux et arrosés pour 35 euros la nuit. Si on n’en n’a pas les moyens, mieux vaut opter pour une auberge municipale (entre 10 et 25 euros) et cuisiner sur place. En Espagne, on loge facilement pour 6 euros la nuit et on a le choix entre un « menu pèlerin » dans un restaurant du coin ou un petit frichti avec les moyens du bord. Partout, des propriétaires, des paroisses ou des associations proposent le gîte et le couvert en échange d’une participation libre. C’est le principe du « donativo », très en vogue, et qui s’étend maintenant à d’autres services comme les massages. On trouve aussi, partout, le long du Chemin, des thermos de thé ou de café, des fruits ou des biscuits, déposés chaque matin par des villageois à destination des pèlerins.

  • Je ne parle pas espagnol

Soit partez en France, soit débrouillez-vous avec l’anglais, vos mains ou l’aide des autres pèlerins. Le Camino francés (entre Saint-Jean-Pied-de-Port dans les Pyrénées et Saint-Jacques-de-Compostelle) attire les foules du monde entier. Des Américains (côte Ouest), Canadiens, Australiens ou Sud-Africains séduits par le (très mauvais) film « The Way » avec Martin Sheen. Des Coréens super-équipés souhaitant revivre l’expérience d’une de leurs auteures à succès. Des Brésiliens suivant la trace de Paulo Coelho (« Le Pélerin »), ou encore des Argentins, Chiliens ou Mexicains. On y parle souvent toutes les langues en même temps – français compris.

  • Je ne suis pas du genre à finirmes soirées à l’eau

Ca tombe bien. Le Chemin, tant en France qu’en Espagne, traverse des régions vinicoles magnifiques et les étapes se terminent inévitablement autour d’un vin local, d’un jambon du cru ou d’une collection de tapas. Le soir, l’ambiance est clairement plus à l’apéro qu’à la prière. Et de nombreux pèlerins, bien inspirés, déclarent même que la bière et ses sels minéraux les protègent des tendinites. Si, en revanche, vous recherchez le calme, l’ascèse ou la solitude, préférez les chemins les moins fréquentés.

  • LA BIBLE

S’il n’y avait qu’un seul livre à lire avant de se mettre en route, ce serait bien celui-là : « Les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Bible de l’apprenti pèlerin », d’Alexandra de Lassus (Chêne). Le Chemin est-il une terre de concentration de tous les fashion faux pas de la terre (la réponse est oui) ? La marche est-elle un sport de bras cassés (la réponse est non) ? Que mettre dans son sac, d’où partir et comment identifier les ronfleurs ? L’auteure passe en revue toutes les questions pratiques. Une lecture indispensable pour celles qui veulent partir – ou juste en rire.

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  • Ce qu'ils en disent 6 mois plus tard 

Ils sont parti sur le Chemin l’été dernier. On leur a demandé ce qu’ils en avaient gardé. Petite sélection parmi des kilomètres de souvenirs.

Monica, 34 ans, joaillère en changement de vie (Italie). 

« Je suis partie pour trouver la solitude. J’ai souvent marché seule, en écoutant de la musique. Je n’arrêtais pas de sourire. Ce qui a changé ma vie, c’est ma rencontre avec Fabio, un Brésilien avec qui j’ai marché les deux dernières semaines. Aujourd’hui, nous vivons ensemble, au Brésil.
Je me souviens avec nostalgie de tous les fous rires, le soir, avec ces gens venus de partout. Sur le chemin, on partage tout : les paysages, la nourriture, la pluie, les dortoirs, les réflexions et, surtout, un immense défi. C’est ce partage qui unit les gens, dans un monde où l’on a chacun sa maison,
sa voiture, son ordinateur. Je me suis aussi rendu compte que j’avais besoin de très peu de choses pour être heureuse. Juste le contenu d’un sac à dos. »

Shoshana, 36 ans, journaliste (Israël).

« Quand je suis rentrée, j’ai vidé la moitié de ma garde-robe. Je ne voulais plus être encombrée de choses matérielles, alors que j’avais vécu de rien pendant deux mois. J’ai fait le tri dans tout : mes relations, mes activités, mes bouquins. Et j’ai aujourd’hui des amis partout dans le monde. »

Patrice, artiste peintre, 46 ans (France).

« Depuis ces soixante-six jours de marche, je me prends moins la tête. Je vis ma vie à moi et pas celle que nous impose la société. »  

Niklas, 40 ans, photographe (Suède). 

« J’ai parcouru 800 kilomètres en deux semaines, en marchant et en courant. Depuis lors, je ne suis plus comme un poisson rouge dans l’océan, qui suit le courant. Ma vie a enfin une direction.
Je sais où je vais. »

Rémi, 33 ans, monteur son (France).

« En deux semaines, le chemin m’a apporté un apaisement,
un retour aux choses simples. J’ai vu qu’une grande solidarité
était encore possible. »

Eva, 51 ans, chanteuse et productrice (Etats-Unis).

« Le chemin a totalement bouleversé ma vie. Je voulais changer certaines choses mais j’avais besoin de temps pour y penser – ou pour être juste présente sans penser. Un soir, j’ai eu une vision de moi en train de chanter mes chansons en public, alors que je ne m’étais jamais vraiment dédiée à fond à la musique. J’ai senti cette énergie dans mon corps. Je ne m’étais jamais sentie aussi vivante de ma vie ! Le chemin me rendait la passion et j’ai eu l’occasion de la vivre immédiatement : ce soir-là, un pèlerin jouait de la guitare. On a chanté tous ensemble. Puis j’ai entamé mes propres chansons et le groupe m’a encouragée d’une manière incroyable. Quand je suis rentrée au Texas, j’ai quitté mon mari, j’ai fait mes bagages et j’ai déménagé dans une petite ville de l’Ètat de New York qui me correspondait mieux. En ce moment, je me prépare à enregistrer mon premier album. »

Céline, 36 ans, chauffagiste (France).

« Ce qui reste de ces quinze jours de chemin, c’est l’importance d’être vraiment présente là où je suis, de ne pas être arrivée avant d’être partie. Depuis, j’ai revu mes priorités. »

Neil, 56 ans, ancien pasteur redevenu étudiant (Australie).

« Depuis le chemin, je me sens moins prisonnier des conventions. J’ai moins peur pour ma sécurité. Je peux prendre des risques. J’ai plus confiance en moi. »

Séverine, 37 ans, formatrice en communication (Belgique).

« Je n’ai marché que six jours, avec une amie. Au-delà des souvenirs, il me reste surtout la force de savoir que je peux à tout moment recommencer, me réveiller le matin et m’ouvrir aux surprises du chemin, me connecter à mon corps, à la nature et à cette communauté de millions de pèlerins qui, au cours des siècles et avec des objectifs divers, ont gravi ce chemin. »

François, 45 ans, créateur et éditeur de jeux de société (France).

« J’ai marché trois mois en 2011, de Lyon à Finisterre, dont une partie avec mon copain, et je suis reparti seul l’année dernière. Ce qui a changé depuis le chemin, c’est qu’avec mon mec, on arrive à jouer Schubert à quatre mains – avant, on ne faisait pas l’effort de comprendre la manière de jouer de l’autre. Ce n’est pas très original pour un marcheur, mais je me suis aussi mis à écrire. Surtout, je prends le temps de faire les choses car il y a de l’amour dans le temps qu’on s’accorde. Je me sens moins encombré par les relations passées. J’ai tout laissé derrière. »

Marie, 38 ans, prof d’histoire (France).

« Nous avons marché deux jours, avec nos quatre enfants, dont un petit de trois ans. C’était une manière de se souder, de voir de beaux paysages, de prier ensemble, de lancer un projet familial qui s’étalera sur plusieurs années. On y retourne cet été. On arrivera peut-être à Saint-Jacques quand on sera grands-parents… »

Céline Gautier