Témoignage : « J’ai survécu à la perversion de mon mentor professionnel »

Mis à jour le 6 décembre 2022 par Juliette Debruxelles et ELLE Belgique Photos: Illustration : Florence Collard
Témoignage : « J’ai survécu à la perversion de mon mentor professionnel » © Florence Collard

Noémie a cru que sa réussite professionnelle passait par le support d’un mentor. Après 12 mois de manipulations, elle a échappé aux perversions d’un manipulateur de renom.

Je le sais aujourd’hui : je ne suis pas la première. Et sans doute pas la dernière. Comme ce qu’il fait ne relève d’aucune atteinte au droit, comme ses victimes sont « consentantes », il continue sans doute à nuire en toute impunité. Pour ma santé mentale, je suis obligée d’avancer. Je ne peux pas prévenir chaque personne susceptible de l’approcher, et de toute  façon, peu de gens comprendraient.

J’ai rencontré Pierre lors d’une formation. En tant que professionnel de la communication, il dispensait des cours et partageait son expérience entre deux remises de prix et trois campagnes pour des marques de renom. Son nom ne me disait rien, mais je n’étais sur le marché du travail que depuis 3 ans. Je trouvais ma formation initiale un peu légère et je me trouvais régulièrement face à des situations dans lesquelles mon manque de connaissance me faisait défaut. J’avais donc envie de renforcer mes compétences, d’aller plus loin, d’être solide et de développer mon réseau. J’ai de l’intuition, je suis une bosseuse, mais je manque aussi beaucoup de confiance en moi. Il a joué sur cette fragilité. Dès le premier cours, je l’ai trouvé passionnant. Il semblait tout connaître, il partageait des anecdotes, sûr de lui malgré un regard de chien battu et des signes de l’âge qui se marquaient sur son visage, mais aussi dans sa manière de s’habiller. J’ai tout de suite été sa « chouchoute ». Il m’appelait « le soleil » quand il m’interrogeait en cours. L’ambiance était vraiment chouette et détendue, il n’y avait pas d’enjeux, pas d’examen, on payait pour cette formation, le rapport entre « élèves » et « profs » était donc très informel. J’ai appris en le stalkant, mais aussi en parlant de lui qu’il était super calé et très respecté dans son domaine. Quand il m’a proposé d’aller prendre un café, j’ai cru qu’il me draguait. Le plan déshonorant du prof en fin de libido pour la mère de ses enfants qui crushe sur son élève de 25 ans… Un truc de pauvre type. Pourtant j’ai accepté. J’étais très curieuse, un peu fascinée.

Au final, il voulait me parler boulot, rien d’autre. Il m’a assommée de compliments à propos de mon intelligence, de ma vivacité d’esprit. Il avait envie de me prendre sous son aile, de me voir grandir, de m’aider à me libérer de mes croyances limitantes. J’étais flattée, tellement heureuse. Il m’a proposé de consacrer une soirée par semaine au développement d’un projet fictif. Un exercice grandeur nature qu’on mènerait à deux, lui pour se challenger dans son expertise et donner un coup de frais à ses process, moi pour gagner en confiance et en réflexes. C’était génial, stimulant, très pro. On se retrouvait dans un coworking près de mon boulot. Un mois après le début de nos rendez-vous, il m’a proposé de bosser chez lui. Plus confo, plus pratique pour lui. J’étais tellement reconnaissante qu’il me consacre du temps que j’ai bien sûr accepté. Là encore j’ai pensé à une situation qui pouvait déraper, mais rien. Le type correct en tous points. Il s’est juste permis une remarque, un petit rien du tout qui m’a transpercée. « Vous respirez très fort quand vous réfléchissez, c’est embarrassant. » C’était très intime, très déroutant, mais en même temps dit sur un ton neutre, ni agressif ni tendancieux. On m’avait déjà dit que je faisais des bruits « bizarres » en respirant. J’ai donc commencé à faire attention, tentant de contrôler mes soupirs en sa présence, ce qui nécessite une grande concentration. Mal à l’aise, j’ai annulé la séance de travail suivante, ce qui n’a provoqué aucune réaction de sa part. Comme il semblait s’en foutre, j’y suis retournée. Il ne m’attendait pas, il y avait plein d’autres gens chez lui : de grands noms de la com, des directeurs d’agences, tout le monde avait plus de 40 ans. Il m’a présentée comme « son jeune espoir ». J’ai passé une soirée formidable avec des gens brillants. On a parlé de notre exercice, les gens trouvaient la démarche et le produit (un projet d’app de recrutement vraiment innovant) au top. On allait peut-être pouvoir le concrétiser, le développer, qui sait, révolutionner le secteur.

La formation à l’école était finie, on a convenu de doubler notre temps de formation/réflexion privée. J’allais chez lui deux fois par semaine au moins, durant des heures entières, au détriment de certaines de mes activités ou de soirées avec mes ami·e·s. Il me parlait de philo, me montrait des films, des spots, des œuvres. De temps en temps, il me présentait des gens que j’ajoutais à mon LinkedIn, mais qui ne me rendaient pas mes invitations. Il me disait que je semais, que j’allais bientôt récolter. Ma tête tout entière était remplie de ce qu’il y mettait. Il y rangeait les choses sales dont il parlait sous prétexte de conversations sur l’art. Il employait toujours un langage précis, médical, descriptif. Rien qui soit contre la loi, mais en même temps glaçant. Il organisait ma pensée, mon esprit, mes opinions. Je me suis mise à tenir en public des propos très troublants à propos de faits-divers ou de drames et crimes dont parlait la presse. Mon rapport aux autres avait changé, tout comme mon hygiène de vie et mon apparence aussi. C’était sa faute et c’était subtil. Il pouvait par exemple fixer ma bouche avec un petit air de dégoût quand je mangeais ou buvais, ce qui me poussait à prendre de plus petites gorgées ou bouchées. C’est surtout au niveau de tout ce qui est organique et naturel qu’il agissait sur moi frontalement. Il prononçait des phrases péremptoires comme « une femme a les ongles longs et rouges, sinon c’est un bœuf ». Et je me vernissais les ongles la fois suivante. S’il avait dit « je pense que tu devrais mettre du vernis », j’aurais pu refuser, mais c’était tellement plus vicieux. Il a ainsi blessé et réorienté mes odeurs corporelles (« il faut avoir sur soi une légère odeur de transpiration, c’est un signe de labeur et de belles valeurs qui excite les recruteurs »). Ma manière de mâcher, de déglutir, de me nettoyer les oreilles, de me soigner les dents (brossettes et fil dentaire, évidemment)… J’ai commencé à mettre de la crème nourrissante sur mes coudes et à développer un complexe, car il qualifiait cette partie du corps des autres de « prépuces répugnants. » J’ai arrêté de porter des manches courtes (je n’en porte toujours pas, 2 ans plus tard).

Ma carrière ne progressait pas, le projet d’app n’avançait plus. Il a commencé à se désintéresser de moi. La rentrée scolaire avait sonné, il avait rencontré une nouvelle « élève ». J’allais devoir passer à autre chose, il me chassait. Lors de notre dernière rencontre, il m’a expliqué sans jamais hausser le ton que je l’avais déçu, que je n’avais pas su résister à la vanité, que j’avais mal réparti mon énergie et mon temps. Il m’a dit tout ça en se coupant les ongles des pieds. Le bruit du coupe-ongles, les rognures qui volaient, j’en ai encore la nausée. J’ai décidé de suivre une thérapie, mais j’ai changé 3 fois de psy : le ton de voix d’un homme plus âgé me suggérant des hypothèses me rend malade. J’ai fini par choisir une femme. Je n’ai pas changé de secteur d’activité, j’ai perdu l’envie d’être ambitieuse, mais je suis restée intègre et je me suis détachée de lui. J’espère qu’il en sera de même pour les prochaines filles…. 

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