5 facettes de Jérôme Dreyfuss que vous ne connaissiez pas

Publié le 15 mai 2020 par Jolien Vanhoof et ELLE Belgique
5 facettes de Jérôme Dreyfuss que vous ne connaissiez pas Jérôme Dreyfuss

Ça fait longtemps que Jérôme Dreyfuss ne dessine plus de vêtements et qu’il imagine des sacs à main pratiques en cuir. Depuis près de vingt ans, ses modèles emblématiques – le Billy, l'Edgar, le Georges – définissent le style parisien. L’homme derrière le créateur ? On l'a rencontré.

Une discussion avec Jérôme Dreyfuss a des airs de montagnes russes émotionnelles. En une heure, on découvre dix personnalités différentes, heureusement toutes charmantes. Dans le fauteuil en face de nous est assis un créateur d’accessoires, un architecte, un blagueur, un rebelle modéré, un féministe et un amoureux de la nature adepte des cabanes au milieu de nulle part. Accrochez-vous.

Il aime les femmes

Jérôme Dreyfuss : « À l’âge de 12 ans, j’ai entendu Serge Gainsbourg expliquer à la radio pourquoi il était devenu chanteur : il voulait conquérir la plus belle femme. Il n’était pas beau, alors il a tout misé sur son talent. C’est exactement ce que j’ai ressenti. J’étais timide et je me suis dit que si je voulais séduire la plus belle fille – et à l’époque, c’était Brigitte Bardot et Catherine Deneuve – alors je devais faire quelque chose pour lui voler son cœur. J’ai commencé à confectionner sur la machine à coudre de ma grand-mère des robes et des jupes, que j’ai vendues à des amis, à leurs parents et aux amis de mes parents. J’ai grandi dans un petit village en pleine campagne française, loin du monde de la mode parisienne. Mais les photos dans le ELLE France me fascinaient. Claudia Schiffer et Helena Christensen en couverture ont forgé mon imaginaire d’adolescent. »

« À 20 ans, je travaillais pour l’agence de mannequins Elite. Un rêve pour tout jeune homme et une expérience formidable. Mais après deux ans, il était temps de passer à autre chose. En réalité, je n’ai pas fait grand-chose, à part observer les femmes les plus séduisantes au monde (rires). Un an plus tard, je faisais mes débuts à la Fashion Week avec une collection de prêt-à-porter. Ce succès, je le dois à la top-modèle Nadja Auermann. Elle n’a eu qu’à décrocher son téléphone et toutes ses amies ont rappliqué aux essayages. reportage elle Je n’étais encore personne, mais les plus grands noms défilaient déjà pour moi. »

« Je suis féministe. J’essaie de faciliter la vie des femmes en les observant. Je scanne tout et tout le monde. Il y a vingt ans, on reconnaissait la Française à son jean, son trench et sa cigarette. Aujourd’hui, les femmes ont d’autres besoins, notamment parce qu’elles ne se déplacent plus de la même manière. Elles sont accompagnées d’enfants, avec souvent un téléphone dans la main et un ordinateur sous le bras. C’est pourquoi je conçois des sacs à la fois légers et souples, qui comprennent de nombreux compartiments pratiques et même une petite lampe de poche pour leur permettre de retrouver faci- lement leurs affaires. Un jour, une amie m’a fait un merveilleux compliment. Une nuit, elle est rentrée chez elle ivre et ne parvenait pas à trou- ver le trou de la serrure de la porte d’entrée. À 4 heures du matin, elle a pensé à moi et à cette petite lumière dans son sac... »

Jérôme Dreyfuss
Jérôme Dreyfuss SS20

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Les règles le frustrent

« Je ne suis pas un rebelle, je ne veux pas forcément être contre quoi que ce soit. Mais je n’aime pas non plus me laisser guider par toutes sortes de règles. Elles me frustrent. J’ai reçu une édu- cation assez libre et conviviale. J’avais à peine 17 ans quand j’ai déménagé à Paris et je dormais sur le canapé de mon frère. J’ai étudié à l’école de mode ESMOD, dont je me suis enfui au bout de trois mois. Je n’ai pas réussi à m’adapter au système. Je savais déjà coudre, mais à ma façon. »
« Par ailleurs, je suis quelqu’un qui sait rester à sa place. Quand on est un gamin, il faut accepter de commencer au bas de l’échelle. Un jour, je suis tombé sur une annonce dans le quartier où vivait mon frère, près de la place de la Bastille. John Galliano, qui venait de rentrer de Londres, cherchait des stagiaires. Pendant cette première année, j’ai rangé ses archives, porté des rouleaux de tissu... Jusqu’à ce qu’il me propose de travailler à ses côtés comme assistant. J’ai découvert un nou- veau monde, dénué de règles et laissant libre cours à la créativité. »
« Plusieurs années plus tard, lors de mon premier défilé avec Nadja Auermann et compagnie, je n’ai pas pu résister : je me suis mis en tête d’ajouter un corset en ruban adhésif à la collection. Un souvenir de mon tout premier croquis à l’âge de 13 ans, quand je ne savais pas encore coudre correctement. Si vous aviez vu la tête de Suzy Menkes, et le choc qu’on pouvait lire sur son visage ! Un moment inoubliable. On ne peut pas obtenir un tel effet en respectant sagement les codes en vigueur. »

Cet homme est désespérément nostalgique

« Je vais sans doute passer pour un vieux, mais c’était mieux avant (rires). Il y avait plus de place pour la créativité et la personnalité. Aujourd’hui, on fait simplement ce que le marché nous dicte. Lorsque j’ai conçu mes premiers sacs à main, les clientes voulaient du noir, mais je m’en fichais. Je me suis beaucoup investi dans la couleur. C’est différent aujourd’hui : 45 % des sacs que je vends sont noirs. Prenons un autre exemple : ces minisacs qu’on voit partout. Que peut-on y mettre ?
Je ne comprends pas... Mais si la mode dit que c’est une tendance, alors il faut la suivre. Sinon les Galeries Lafayette ou Le Bon Marché ne les vendront pas. En tant que créateur, il est presque impossible de suivre son propre chemin sans faire de compromis. J’ai commencé avec deux collections par an, actuellement il y en a quatre ou six, éventuellement complétées par quelques modèles exclusifs. Les attentes sont de plus en plus élevées, mais qui touche-t-on vraiment ? Combien de défilés parviennent à procurer le sentiment euphorique d’avoir vu quelque chose d’innovant ou de révolutionnaire ? Je me souviens d’un client qui a visité mon show-room en 1998. Il sortait d’un défilé de Yohji Yamamoto et il pleurait. Une scène improbable aujourd’hui. Ce lien émotionnel avec les vêtements, les sacs et les chaussures a disparu. »

Jérôme Dreyfuss
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Il est inquiet pour la planète

« Bien sûr, il est facile de critiquer. Mais il est de notre devoir, envers nous-mêmes et envers la société, de renverser le système actuel. Je sais que je ne suis pas parfait. Mes sacs sont expédiés partout dans le monde et ça me rend malade. Je pensais qu’il serait plus propre de les livrer par bateau, mais cette option s’avère tout aussi mauvaise. Alors je continue à chercher des solutions. »
« Pour chaque sac Jérôme Dreyfuss acheté, nous plantons un arbre. Et nous ne travaillons qu’avec des peaux d’animaux provenant de l’industrie alimentaire, ce qui représente 17 millions de kilomètres carrés de peau par an. Elles sont tannées, teintes et transformées en cuir. Je préfère cette méthode à celle du faux cuir créé à partir de pétrole. Je ne suis pas à l’aise avec ça. Parce que prendre du cuir de banane ou d’ananas comme base, puis l’enduire d’une couche de polyuréthane, ce n’est pas mieux. Je ne pense pas qu’on puisse remplacer le cuir par une alternative en plastique qui se révèle au moins aussi polluante à terme. »
« J’ai toujours éprouvé une forte connexion avec la nature. Je viens de la campagne, alors qu’Isabel (Marant, créatrice et femme de Jérôme Dreyfuss, NDLR) a grandi à Paris. Au début de notre relation, je lui ai dit : désolé, mais je n’irai pas avec la poussette dans un parc bondé tous les week-ends. Il y a quinze ans, nous avons acheté une petite cabane au milieu de la forêt de Fontainebleau, sans électricité ni eau courante. On y est chaque week-end. Ce cadre m’apaise après une semaine de travail intense. Notre fils a seize ans et il se fiche d’Instagram. Il préfère faire quelque chose de ses mains, ce qui me rend extrêmement fier. »

Il porte un regard amusé sur la mode

« Notre famille a les pieds sur terre. Tout est relatif, et la mode ne fait certainement pas exception. On peut rire de tout. L’humour est ma façon de relativiser. Je prends mon travail au sérieux, mais j’évite d’en faire trop. Nous concevons des vêtements, nous ne sauvons pas le monde. Je me souviens quand Isabel était enceinte. Nous avons réalisé que quelque chose devait changer, car à l’époque nous travaillions tous les deux jour et nuit. Finalement, j’ai décidé de rester à la maison et de m’occuper du bébé, comme une bonne mère juive (rires). Cela n’a jamais été un sacrifice, au contraire. À ce moment-là, je n’avais aucune envie de me consacrer corps et âme à la mode, ce qui m’aurait contraint de travailler et voyager dans le monde entier sans voir ma famille et mes amis. Il s’avère entre-temps que je ne serai jamais prêt pour ça. »

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