L’art de ne pas être à la mode

Publié le 28 juin 2019 par Elisabeth Clauss
L’art de ne pas être à la mode L'art de ne pas être à la mode

On peut prétendre se désintéresser de la tendance, mais à moins de se balader tout nu, qu’on le veuille ou non, on prend la mode en compte. Surtout si on la snobe.

« Anti-fashion ». Depuis que la mode existe, la seule chose qui soit encore plus à la mode, c’est de la contourner. Tous les mouvements de contestations se sont manifestés par des codes vestimentaires alternatifs, à 180° du système qu’ils voulaient décrier : les blousons noirs dans une bonne société en chemises amidonnées, les punks trashés contre la bourgeoisie en velours côtelé, les épingles à nourrice vs les colliers de perles. Au début des années 2000, c’était le « normcore », contraction de « normal » et « hardcore », tee-shirts neutres, jeans noirs et hoodies à capuche sans logos, à peu près mixtes, et destinés à se fondre dans la masse. Des efforts relativement vains : le grunge a eu sa phase « produit de luxe », et le streetwear est tombé depuis longtemps dans le « domaine trop public ». Pour Perrine Déprez Schumacher, psychologue-psychanalyste spécialisée dans la question du corps et de l’image de soi, « le streetwear, qui vise à ne plus contraindre le corps, est une construction presque réglementée. Et tant qu’il y a des codes, il n’y a pas de lâcher prise ».

 

L'art de ne pas être à la mode
L'art de ne pas être à la mode

Pour savoir où va notre look, il faut comprendre d’où il vient

La psychanalyste remonte à l’origine de la place du vêtement dans la construction identitaire de chacun : « les parents investissent la représentation de leur enfant selon leur propre vécu, lui appliquent leur imagerie personnelle de ce qu’est un garçon ou une fille. Les soins apportés au corps, aux cheveux, bien entendu les vêtements qu’on lui fait porter, sont un message que les parents adressent aux autres, dès la naissance, de l’identité de leur enfant. Et en filigrane, de la leur. Puis en grandissant, chacun reprend la main et se raconte soi-même en tant qu’adolescent, puis adulte. »

Pour les ados, « l’anti-fashion » a longtemps été l’autoroute de la rébellion : à travers leur indifférence (feinte) au discours modeux ambiant, ils exprimaient leur individualité, leurs premières opinions politiques, leur souci de faire du lobbying plutôt que du shopping. Mais ça se complique actuellement : Perrine Déprez Schumacher souligne que pour « les adolescents, qui cherchent à la fois à s’affranchir du monde de l’enfance et à contester la loi des adultes, l’intergénérationnel est brouillé. Même à un âge avancé, les adultes adoptent les codes des adolescents. » Qui n’ont plus qu’à sortir en costard-cravate : le tailoring et les chaussures en cuir séduisent à nouveau de nombreux jeunes, alors que leurs parents sortent en baskets.

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Freaky Friday
Freaky Friday

 

Jamais autant mode qu’anti-mode

Se positionner en contre attire d’abord l’attention sur ce dont on prétend se détourner. Alice Pfeiffer, directrice mode aux Inrockuptibles, analyse que « ceux qui prétendent ne pas se soucier de la tendance sous-entendent qu’ils cultivent d’autres priorités ». C’est par exemple le cas d’artistes qui ont des contraintes vestimentaires pour passer des journées à enregistrer en studio, ou à peindre, à danser dans le froid… « Leur look « hors tendance » suggère : « toi, tu t’habilles pour être vu, moi, pour agir. » C’est une forme de snobisme, qui implique qu’on est au-delà du paraître, avec des problématiques qui sont plus importantes que celles du commun. Mais pour rejeter la mode, il faut d’abord en avoir mené une analyse fine, bien cerner le sujet, avoir conscience de ses implications. Rejeter, c’est se mettre en posture de rébellion. C’est aussi solidifier un système, qu’on met en évidence en négatif. On ne peut pas « briser » un système sans en créer un autre. Se positionner « hors tendance », c’est une forme de mépris vis-à-vis de ceux qui y portent attention. Mais c’est aussi avoir compris que la neutralité face à la tendance est encore plus forte que la tendance elle-même ».

 

 

Mark Zuckerberg
Mark Zuckerberg

Le hors mode qui rassure

Selon Perrine Déprez Schumacher, si certains se précipitent sur les moindres soubresauts de la tendance, c’est aussi « pour rendre inconsciemment leur personnalité profonde inaccessible, comme elle l’est avant tout pour eux-mêmes. Ils deviennent cet être créé le temps d’une ou deux saisons, comme un personnage auquel ils adhèreraient totalement ». Mais il y a une forme de compétition à être trendy à tout prix. « Certains optent alors pour la sécurité des codes archétypaux (le total look gothique, rock a billy, Mad Men…), intrinsèquement « démodés ». Ceux qui portent toujours les mêmes vêtements ont besoin de cet uniforme pour se sentir en sécurité.

A un niveau extrême, on peut finir par se transformer en « produit », presque une désincarnation, à la façon d’Anna Wintour qu’on ne voit plus que comme une frange et des lunettes, ou Karl Lagerfeld, dont on a fait des poupées. Le vêtement est un costume dans lequel chacun joue le rôle de sa vie, et en annulant l’effet de surprise, on pense contrôler la perception de son identité ».

Et, ce qui n’est pas négligeable, on traverse le temps en annulant les effets du vieillissement. On devient une construction, représentée par sa signature identitaire.

 

L'art de ne pas être à la mode
L'art de ne pas être à la mode

 

Un fantasme d’égalité

Le vêtement sert aussi à affirmer des préoccupations sociétales. Depuis longtemps, on associe la recherche de sens à une forme de rationalisation quasi dépouillée : en gastronomie c’est le régime paléolithique ; en cosmétique, le naturel, le visage « pur », la peau fraîche. En mode, c’est la « cool attitude », un lâcher prise face à la tendance. Sauf que tout est sous contrôle. Pour Perrine Déprez, depuis quelques mois, avec MeToo notamment, beaucoup de femmes veulent sortir du cliché « plaire à l’autre ». On le voit avec le phénomène du « no poo », on arrête de se colorer les cheveux, on ne veut plus s’épiler : on refuse de contrarier son corps. Au niveau du vêtement, on observe une confusion des générations et des sexes, pour tendre vers l’idée d’une égalité totale ».

Quand le philosophiquement correct reprend le contrôle sur nos placards, les rebelles de la mode jonglent entre le non-genre, le vêtement de travail ou la nostalgie historique. Reste à chacun son ultime vestiaire d’opposition : celui qui consiste en se draper dans sa sobre théâtralité.

 

L'art de ne pas être à la mode
L'art de ne pas être à la mode

 

 

Témoignages hors -modes :

 

Valeria Pesci
Valeria Pesci

 

Valeria Pesci

44 ans, a étudié le stylisme à Florence, à Polimoda. Responsable de vente chez Maison Margiela.

Son look : « vintage, underground »

« Mon attitude est principalement liée à la musique et à l’esthétique des eighties. Pour m’habiller, je mélange les années 40,50 et 80. Pendant presque 25 ans, je n’ai porté que du noir, avec un look très gothique. Puis quand je suis tombée enceinte, j’ai progressivement réintroduit la couleur. J’ai toujours été fan de vintage, comme ma grand-mère, et ma mère adorait chiner aux puces. Elles m’ont inspiré pour mélanger différentes époques, le rétro et des pièces tout à fait contemporaines. Finalement, même si je travaille dans la mode, j’ai toujours été « anti tendances ». Et ce n’est pas un hasard si je suis chez Maison Margiela : lui-même ne suivait pas la mode, il l’inventait. Il récupérait des pièces vintage pour les détourner et en créer quelque chose de nouveau.

Mon look est une démarche artistique, une façon d’exprimer ma créativité. C’est une sorte de protection aussi : je suis très timide même si ça se perçoit peu. Mes vêtements sont fondamentalement liés à la musique, c’est-à-dire à la culture en général. Ma période « noir » a commencé vers 14 ans, avec la new wave et les soirées. C’était un signe de reconnaissance entre personnes qui se ressemblaient et se rassemblaient. Puis enceinte, donc adulte, je n’allais pas passer au collier de perles et au twin-set, mais je voulais garder une identité alternative. Je ne me sens pas ordinaire, et je n’ai pas envie de ressembler à tout le monde ».

 

Mathieu Trevisan
Mathieu Trevisan

 

Mathieu Trévisan

23 ans, étudiant à l’Académie des Beaux Arts de Bruxelles.

Son look : « romantique victorien ».

« Je lis beaucoup de littérature de la fin du XIXème siècle, André Gide, Marcel Proust, Jean Cocteau, Charles Baudelaire, Jean Genet. Au niveau de mon allure, j’ai toujours été en décalage avec ma génération. A l’école primaire déjà, je préparais mes tenues la veille avant d’aller à l’école, et j’étais tout excité à la perspective de mon look du lendemain. Depuis toujours, ma façon de m’habiller raconte qui je suis. Avec les années, plus je suis conscient de mon identité, plus mon image est contrôlée. Elle traduit mon hygiène de vie rigoureuse, et mon côté « élève studieux ».

Je suis nostalgique d’une époque que je n’ai pas connue, et c’est ma façon de créer un lien. J’aurais aimé vivre sans Internet, sans smartphone, comme dans un film des années 80. L’attitude rock, androgyne et mystérieuse, c’est toute mon adolescence. Pour moi, la vie doit être photogénique, et j’adapte mes tenues à chaque contexte du quotidien. Cette esthétisation extrême me procure une forme de réconfort, comme un déni du laisser-aller ambiant. C’est un peu radical, mais à une époque où plus personne ne fait d’effort, ça rend le monde plus beau ».

 

 

L'archétype Normcore des 90' : Friends
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