Humour et (dé)génération

Publié le 30 janvier 2019 par Elisabeth Clauss
Humour et (dé)génération

On est toujours le vieux (ou le jeune) con de quelqu’un. Dans son magnifique « Changer le sens des rivières», Murielle Magellan met la transmission en perspective, entre générations qui luttent contre et avec classe.

On peut le lire comme un roman initiatique, sans le ronflant des fables donneuses de leçons. Dans ce presque road-trip, puisqu’il se passe sur les routes mais ne quitte pas le Havre, Marie est une jeune fille intelligente mais peu instruite ; curieuse et impulsive, en souffrance latente comme les esprits bridés qui ne savent pas qu’ils peuvent briller, elle se retrouve, le temps de payer sa dette à la société après une altercation, à conduire un vieux juge sans permis à travers la ville. On s’en doute, tous deux se trouveront enrichis, à leurs clichés dépendants, de ce co-voiturage insolite. Mais quand on roule, même en silence, on avance. Dans la vraie vie, ces échanges improbables de sagesse existent aussi, surtout quand on sait les provoquer.

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EN CAS DE RENCONTRE AMOUREUSE

Il (ou elle) vous a séduite par son assurance. Une attitude frondeuse et sans crainte face aux turpitudes du quotidien, un détachement tendre, et soudain, l’enthousiasme. Comme cet Alexandre qui fait perdre pieds à Marie dans le roman, cet autre est un puits de culture qui vous échappe. Un flamboyant, flegmatique.

Comment savoir ce qu’il (elle) vous réserve comme surprises ?

Une seule personne sur la Terre sait qui est vraiment cette personne. Et ce n’est pas sa mère, contrairement aux idées reçues. Il y a plein de trucs qu’on ne fait pas avec sa daronne (se droguer, la tromper, ramener un troisième larron au lit un soir d’ennui, jouer l’hypothèque de la maison au casino, voire voter à droite), et ce sont précisément celles qui vous intéressent. Votre salut, votre source d’infos la plus implacable, celle qu’il faut interroger, c’est son ex.

L’ex, c’est comme du démaquillant

Il (elle) vous décodera tout de suite que la tempérance de l’être nouvellement aimé, c’est en réalité un fond de lâcheté. Ses airs de mystères au petit matin en contemplant la cime des arbres givrés, une gueule de bois dissimulée. Ses élans fougueux, ses ambitions soudaines, ses envies de grands espaces, rien d’autre que de l’instabilité. La transmission de données par les ex devrait être obligatoire comme un état des lieux. Avec constat d’huissier, avant le premier dîner.

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EN CAS DE LACUNES CULTURELLES

Vous êtes dépassée par l’époque. Vous n’avez aucune idée de qui sont Charlie Puth, Dadju, Jain ou Norman. D’un autre côté, vous n’avez jamais lu Kafka ou Nietzsche (vous êtes à la fois l’être et le néant).

Comme l’héroïne de Murielle Magellan, qui se trouve humiliée d’ignorer qui est François Truffaut, souvent en société, vous vous sentez comme une truffe.

Comment retrouver confiance en vous ?

En récitant par cœur « l’ortograf celon Jul ». On plézante. Inutile de se gaver d’heures de YouTube lénifiantes, ou de s’astreindre à s’enfiler « La Jeune Fille à la Perle » (par Tracy Chevalier, chez Gallimard), vingt-sept pages d’épluchage de légumes en guise de premier chapitre. Par mauvais temps, en plus. A la fin du deuxième chapitre, si ce n’est pas la jeune fille à la perle qui est ménopausée, c’est vous.

Solliciter les deux générations tartines

Un sandwich, c’est deux tranches neutres et le meilleur au milieu. Donc, dans cette analogie fastfoodienne du meilleur goût, la culture du futur se fabrique avec une couche d’ancêtres fans d’opéra (Bayreuth au petit déjeuner), vous (Télé Matin dès potron minet), et une tranche de gamins (Cyprien dès six heures du matin). Organisez des séances de rattrapages des deux côtés, en échange, vous leur offrirez un peu de votre innocence. Ainsi qu’un abonnement à Spotify (aux uns), et un Bescherelle (ozôtre).

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Humour et (dé)génération - 1

EN CAS DE CRISE D’ADOLESCENCE

Déjà maintenant, c’est à 30 ans. Les ados contemporains sont beaucoup plus malins que ceux de notre génération (quelle qu’elle soit). Ils sont mûrs et responsables, c’est-à-dire capables de configurer un ordinateur dans le noir avec deux bras dans le plâtre, aptes à télécharger n’importe quelle série interdite aux moins de 18 ans sur un site éphémère, et compétents pour soigner une gonorrhée avec des extraits de détergents (et du citron vert), grâce à des tutos en sanskrit. Quand ces petits génies connectés décident enfin de se comporter comme des enfants, ils ont déjà vingt-cinq, voire trente ans.

Vous kiffez

Marie, dans le livre, porte à 23 ans le poids d’une famille dysfonctionnelle. Au contact d’un notable usé par la vie mais subtilement bienveillant, elle construit sa propre charpente mentale. Vous aussi, vous venez d’un contexte familial complexe (une famille de tarés), et vous avez pas mal séché l’école. Sinon, vous ne seriez pas en train de lire un magazine féminin en prenant votre bain, mais de pratiquer des greffes de cœurs pro déo dans un campement des montagnes du Kurdistan. Sans interprète. Au lieu de quoi, vous venez de fumer un joint à la fenêtre en envoyant sur les passants des petits avions confectionnés avec vos PV pour stationnement interdit.

Comment vous reconnecter avec vos responsabilités ?

Rappelez-vous votre jeunesse, la vraie. Les sautes d’humeurs hormonales. Les éruptions cutanées (même cause). Fauchée tout le temps. Un look standard calquée sur toutes les filles de toutes les écoles de tout le pays, mais persuadée d’avoir inventé le jean et la basket. Etre obligée de vivre en société, en ravalant votre légitime misanthropie. Non, ça, vous devrez continuer. Soyez lucide : la jeunesse, c’est dépassé.

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EN CAS DE CRISE DE LA CINQUANTAINE

Déjà maintenant, c’est à 30 ans. Tout envoyer balader, quitter le projet professionnel qu’on a mis dix ans à construire pour aller planter des moutons en Ardèche, plaquer son (sa) conjoint(e ) d’âge moyen pour un(e) autre beaucoup plus jeune, ou carrément vintage, voire, dans les cas plus sévères, troquer une bonne Porsche essence contre un cross-over électrique.

Au fond, ça vous déprime

A l’instar du juge fatigué de l’histoire, le jour vous bataillez pour rendre le monde plus juste mais en réalité, vous êtes désabusée. Vous avez assez de recul sur vos engagements idéologiques pour savoir que si les petits ruisseaux font les grandes rivières, chez vous, c’est juste une fuite d’eau. Vous ne rêvez pas d’une vie meilleure, vous voulez juste amortir la vôtre, et claquer toutes vos économies sans rien laisser à vos héritiers. Pas en bijoux et en grands hôtels, non. Sur wish et ally.com. Tout en pellant tout le monde avec vos discours vegan, on s’entend.

Comment vous reconnecter avec vos responsabilités ?

Vu que cinquante, c’est le nouveau trente, vous pouvez continuer à vivre bourgeoisement, en polluant un peu mais moins qu’avant, en swipant sur Tinder à la vitesse de l’éclair et en prenant des vols à 9,90€ pour Ibiza, cette terre vierge.

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EN CAS DE D’ENVIE DE PRENDRE LE LARGE

Dans les romans à Goncourt et les blockbusters, quand l’héroïne décide de tout laisser derrière elle sans se retourner, pour jouir de la grande vie des stations services et des motels qu’on paye en cash, elle le fait. Mais Murielle Magellan, elle, refuse les clichés littéraires. Vous aussi : le jour où vous avez pris vos clics et vos clacs après dix ans de mariage sclérosant, Brad Pitt à poil ne chantait pas à l’arrière de votre Polo.

Pourquoi vous devez prendre exemple sur les vieux

Quand ils prennent une décision, ils s’y tiennent. Ils ne font pas d’effet d’annonce, on ne voit pas leurs sacs de voyage sur Instagram ; ils lâchent tout, à l’ancienne. Sous couvert de « profiter de la vie », ils laissent les suivants se débrouiller, avec la merde et le pot (d’échappement). Ils publient sur les réseaux sociaux des poncifs réac égrainant combien «c’était mieux avant », quand on n’avait pas de ceintures de sécurité à l’arrière et qu’on fumait dans la chambre de bébé. C’est juste de la mauvaise foi, syndrome Alzei-ta-mère : ils ont la mémoire sélective, les punks.

Pourquoi vous devez prendre exemple sur les jeunes

Bien plus avisés que leurs aînés, ils sont aussi plus résilients : la crise, le réchauffement climatique qui n’a jamais transformé le Zoute en Malibu Beach, Vigipirate et Kev Adams (dans le désordre de gravité), ils sont pour ainsi dire nés avec, et plongent leurs racines dans les sédiments de l’époque pour nourrir un optimiste futur. Eteignez la télé (puisque vous n’êtes pas encore de la génération qui pense que des posts Facebook, c’est de l’info), videz vos valises bourrées à la va-vite, et faites simplement de votre mieux. Après vous, l’orage. Electrique.

 

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Illustrations : Marie Morelle