Être une fille dans le street art, c’est comment? (Témoignages)

Publié le 20 juillet 2018 par Laurence Donis Photos: Pierre Vachaudez
Être une fille dans le street art, c’est comment? (Témoignages)

En solo ou en duo, un feutre dans une main, une bombe de peinture dans l’autre, elles font la guerre aux murs blancs de la ville. Qui sont ces artistes féminines de street art qui évoluent dans un monde de mecs ? 

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Anthea Missy

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Ton parcours ? « J’ai commencé à faire du graff en 2014. J’avais terminé mes études de marketing, je bossais en tant qu’assistante de chef de produit mais je m’ennuyais. Et puis je suis partie à Londres, un week-end à Shoreditch, ça a été le déclic. Il y avait beaucoup d’art urbain là-bas, une vraie énergie se dégageait des murs et j’ai eu envie de me lancer. Je n’y connaissais absolument rien, j’ai acheté trois bombes et j’ai essayé de faire des petits graffs. C’était instinctif. Aujourd’hui, je réalise aussi des œuvres dans un cadre spécifique, des fresques qu’on me commande et pour lesquelles j’ai reçu une autorisation.» 

La différence entre graff et street art ? « Je considère que je fais partie des deux mouvements. Le graffiti, c’est une philosophie de vie née dans les années 70 aux States. C’est lié à la culture hip- hop, au concept de la territorialité, tu appartiens à un crew, une meute. Le but, c’est d’écrire ton nom avec ton propre style pour qu’on te reconnaisse. Les sensations de challenge et d’interdit sont aussi importantes. Les graffeurs vont chercher à se compliquer la tâche, ils prennent des risques en dessinant sur un train, un pont très haut... À partir du moment où ton graff demande une certaine préparation, qu’il devient plus technique, plus stylisé et que tu introduis des personnages, pour moi, c’est du street art. L’aspect esthétique et le message prennent le pas sur l’action sauvage, spontanée. Le point commun, c’est l’envie de s’exprimer. Le graff est souvent vu comme une activité de bad boys alors que le street art est considéré comme chic mais la frontière entre les deux s’amenuise. » 

Le street art, une forme d’engagement ? « Oui, l’art est devenu un outil pour moi. Ça doit être beau mais c’est encore mieux si le message est engagé. C’est important que mon travail soit lié à des causes et à des communautés, qu’il y ait un partage. Il y a quelques mois, j’ai été contactée par la maison Arc-en-Ciel de Bruxelles pour réaliser une fresque d’Ihsane Jarfi. Ce jeune homosexuel d’origine marocaine a été assassiné en 2012 à Liège. C’est le premier crime en Belgique pour lequel la circonstance aggravante d’homophobie a été reconnue. Je suis fière de transmettre un message de tolérance et de réaliser une œuvre contre les discriminations. Mon but, ce n’est pas de faire la morale ni d’imposer une philosophie mais d’attirer l’attention des gens sur des sujets qui le méritent. » 

Ton expérience en tant que femme ? « Les filles sont moins représentées dans le street art donc forcément, ça étonne. On m’a déjà dit que je devrais me lancer dans le mannequinat plutôt que de peindre et le fait que je dessine en talons hauts interpelle. Quand les mecs me font une réflexion à ce sujet, je propose de leur prêter mes chaussures et d’essayer avant de parler... (rires) On peut très bien être féminine et graffer. L’art, c’est l’une des seules disciplines où il n’y a pas de règles et c’est ça qui est cool. Lorsque j’ai réalisé la fresque d’Ihsane Jarfi, un ami m’accompagnait. Les gens qui passaient dans la rue pensaient systématiquement que c’était lui l’auteur et le félicitaient pour l’œuvre. Ils n’arrivaient pas à croire qu’une femme ait fait ça toute seule. Mais c’est justement l’occasion de discuter avec eux. C’est le principe de l’art urbain et la différence avec un musée : il y a une interaction, un échange qui se crée. » 

L’apport des filles ? «On pourrait dire qu’elles amènent plus de douceur dans leur travail, plus de poésie mais il y a des mecs très sensibles aussi. Les codes liés aux genres s’apprennent en grandissant et dépendent d’une culture à l’autre. Au Japon, les hommes portent beaucoup de rose par exemple. Si une fresque est telle qu’elle est, ce n’est pas parce que l’auteur est une femme mais parce qu’il s’agit d’un être humain unique, avec sa propre identité et son propre regard. » www.antheamissy.com 

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Soaz

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Tes débuts ?  « J’ai touché ma première bonbonne il y a quelques années. J’avais 16 ans et j’accompagnais mon mec qui graffait dans des terrains vagues. Je n’ai pas commencé tout de suite à peindre des personnages, je faisais plutôt des lettres, des petits gribouillis. Au début, je me cachais, j’avais honte de mes dessins mais j’y ai pris goût et je me suis améliorée avec les années. Aujourd’hui, je suis en dernière année de bac peinture à l’Ecole de recherche graphique de Bruxelles et j’essaie d’en vivre. »       

Ton style ? « Je me cherche toujours un peu. J’aimerais avoir ma patte, que les gens reconnaissent directement mes dessins. Pour l’instant, je dirais que je suis entre le réalisme et le cartoon. Je recopie souvent des photos mais le résultat est très différent de l’original. Je réalise un moodboard avec des images que j’aime, j’en mélange plusieurs, je change les couleurs sur Photoshop… Il y a deux ans, j’ai été sélectionnée dans le cadre d’un appel à projets pour réaliser une fresque près de la gare centrale. Je me suis inspirée d’une pub de make-up très exotique que j’avais repérée dans un magazine. Plus tard, une nana m’a contactée sur Instagram pour me dire qu’elle avait vu mon travail et que c’était elle le mannequin ! »      

Ton avis sur le manque de filles dans le street art ? « Je ne sais pas pourquoi il y en a moins, c’est peut-être parce que c’est un milieu dit masculin, comme le skateboard ou le foot. Mais ça évolue : en dix ans, la scène a explosé chez nous. On est beaucoup à peindre de manière active dans les rues de Bruxelles. Plein de filles essaient le graff mais c’est plus courant de s’y mettre lorsque qu’on connaît des hommes qui sont déjà dedans. Les gens qui ne font pas partie de ce monde sont souvent étonnés de voir des femmes. Lorsque je réalise une fresque imposante, on pense tout le temps que c’est un mec balèze qui l’a dessinée, et non une fille assez petite comme moi. Mais d’un autre côté, c’est un avantage d’être une femme. On est moins nombreuses donc on nous remarque. On veut souvent me prendre en photo quand je peins, il y a aussi des expos de street art qui ne sont organisées qu’avec des nanas… »       

La réaction des hommes ? « Je me suis toujours sentie à ma place dans ce milieu, on ne m’a jamais fait de remarques parce que je suis une femme. Au contraire, je pense que les mecs aiment bien et mes potes sont fiers d’avoir une fille dans leur bande. Les amis de mon copain lui disent d’ailleurs souvent qu’il a de la chance que je graffe avec lui. Ils aimeraient que leur copine s’y mettent aussi! Mais c’est vrai que ça peut être intimidant de se lancer dans un monde composé à 95% d’hommes. On a peur du jugement des autres et les petites nanas qui débarquent sont souvent considérées comme des ‘toy’. Le mot est utilisé pour définir les débutants, les mauvais graffeurs. Il faut dépasser ça. Les gens du milieu sont généralement très ouverts, on rencontre beaucoup de monde, on se montre différentes techniques… »        

Des artistes féminines que t’admires ? « Mad C, Tatiana Suarez, Julia Volchkova, Caratoes ou encore Hueman. Elles sont toutes très différentes mais elles ont chacune leur propre style. Il y a tellement de femmes qui devraient se lâcher, prendre une bombe de peinture et essayer. Elles ont beaucoup à apporter. » www.facebook.com/Soaz-894153367307551/

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10ème Arte: Elisa Sartori et Almudena Pano

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Vos parcours ? Elisa : « Je suis italienne, j’ai étudié à l’Académie de Venise avant de venir en Belgique pour faire de l’illustration aux Beaux-Arts. C’est là que j’ai rencontré Almu. On a eu un coup de foudre amical dès les premiers jours. Je ne parlais pratiquement pas français en arrivant, je crois qu’elle a eu pitié de moi (rires). »

Almu : « Je suis espagnole et pendant mes études, je suis partie en Erasmus à Bruxelles. J’ai tellement adoré la ville que j’ai décidé de rester. Après le graphisme, j’ai étudié la publicité mais ce n’était pas pour moi, alors je suis partie aux Beaux-Arts. On travaille beaucoup ensemble avec Elisa, on est très complémentaires. » 

Votre rapport avec le graff ? Almu : « On n’en a pas vraiment, je n’ai même jamais écrit sur un mur avec un feutre (rires). On veut rester dans la légalité. J’ai l’impression que dans le graffiti, il y a moins cette envie de partage avec les passants. Quand tu réalises une fresque de street art en revanche, tu réfléchis à la façon dont elle sera reçue, à l’histoire du quartier, au message... » 

Elisa : « Ce qu’on veut, c’est mettre notre patte sur la ville tout en faisant de l’art au service des autres. Le street art, c’est un moyen d’expression, d’échange. Lorsqu’on a réalisé une fresque sur des toilettes publiques pour la Ville de Bruxelles, on a été étonnées du nombre de personnes qui nous ont dit merci. Une dizaine de passants s’arrêtaient chaque jour pour discuter avec nous, poser des questions, donner des conseils... » 

L’engagement, c’est important ? Elisa : « Oui, on essaie de faire passer des messages, toujours positifs, à travers nos œuvres. Mais je n’aime pas quand c’est trop évident. Dans l’une de nos dernières fresques, j’ai dessiné des mauvaises herbes. J’ai voulu donner de l’importance à cette plante que l’on arrache généralement. Montrer qu’elle peut être aussi intéressante qu’une rose et qu’il suffit parfois de changer la façon dont on la regarde. C’est une métaphore évidemment, c’est valable pour plein d’autres sujets. On évite aussi de reproduire des stéréotypes, on refuse de dessiner des princesses pour des petites filles par exemple. On veut apporter quelque chose de différent, sans avoir la prétention de changer le monde. »

Almu : « Ça ne doit pas être trop simple, il faut faire l’effort de comprendre pour qu’un message passe. Notre but, c’est de montrer qu’il existe plein de points de vue différents, aussi valables les uns que les autres, dans toute une série de domaines (la politique, la religion, etc). On s’intéresse à beaucoup de sujets : le féminisme, la société de consommation... » 

Être des filles dans un monde de mecs, c’est comment ? Elisa : « C’est amusant le décalage qu’il peut y avoir aux vernissages entre des mecs très street et nous, en petites robes et talons. J’aime créer cet effet de surprise, comme un avocat avec des bras remplis de tatouages. On n’a jamais eu la sensation de ne pas être prises au sérieux pour autant. Ce qu’on entend souvent en revanche, c’est qu’on est coura- geuses. C’est vrai que c’est physique de peindre pendant huit heures, debout sur un échafaudage, mais tout le monde peut le faire. Et on ne dira jamais cette phrase à un homme. Mais c’est un avantage d’entrer dans un monde dominé numériquement par le sexe opposé. Forcément, en tant que femme, tu proposes un travail différent. »

Almu : « C’est toujours enrichissant d’avoir des visions différentes. Je crois que les femmes ne pensent pas à se lancer parce qu’il n’y a pas beaucoup de figures féminines dans le street art. Je suis petite, je souris beaucoup et j’ai un accent espagnol, on me dit donc souvent que mon travail est mignon. Et ça m’énerve ! (rires) C’est un peu condescendant. On ne le prend pas mal, on sait que c’est un compliment, mais encore une fois, on ne ferait pas cette remarque à un homme. » www.10emearte.be