Témoignage : « Mon été mission bébé »

Mis à jour le 13 février 2018 par Elisabeth Clauss
Témoignage : « Mon été mission bébé »

L’été de ses 39 ans, Célia avait organisé sa future grossesse comme un plan de bataille.

Je suis fille unique. Ma mère avait 44 ans à ma naissance, mon père 52. J’ai adoré ma famille, mais j’ai toujours eu l’impression d’être élevée par « des vieux ». Depuis toute petite, je m’étais jurée d’offrir un destin différent à mes enfants. Hélas, les schémas familiaux ont la peau dure.

J’avais 26 ans, je sortais avec Michael. Lorsque je suis tombée enceinte par accident, il m’a demandé d’avorter. Il m’a juré que si je ne gardais pas ce bébé là, nous en concevrions un autre deux ou trois ans plus tard, quand nous serions mieux installés et plus sûrs de nous. J’ai eu beaucoup de peine en mettant fin à cette grossesse, mais je me disais que je ne voulais pas le forcer à élever un enfant dont il ne voulait pas. Trois mois après, il m’a quittée pour une copine à moi. À qui il a fait un gamin quasi dans la foulée. Et ils l’ont gardé. Cette trahison, j’ai mis cinq ans à m’en remettre. Pendant toute cette période, où j’aurais dû m’amuser, flirter, ou commencer à fonder une famille, je me suis barricadée dans mon boulot. Ce qui a été une bonne chose.

Démarrant comme secrétaire dans une grosse agence de voyages, à l’issue de cette dépression latente, j’en dirigeais une des antennes les plus importantes en Belgique. C’est aussi grâce à ce job que j’ai rencontré Étienne. C’était un client, il venait réserver des vacances pour ses deux enfants et lui-même. J’ai été touchée par sa voix calme, ses cheveux adorablement coiffés en bataille, son attitude déterminée. Nous avons passé deux heures à parler, un ordinateur et un catalogue de voyages entre nous.

Le lendemain soir, nous dînions ensemble. Et après six mois, nous emménagions dans une jolie petite maison. Deux ans plus tard, je suis tombée enceinte. Cette fois-ci, c’était voulu. Malheureusement, j’ai fait une fausse couche. Et ma dépression m’a rattrapée. Étienne me disait que ça arrive assez souvent, et que nous allions recommencer tout de suite nos essais bébé, pour oublier cet accident de la vie. Je n’ai pas supporté qu’il le prenne presque à la légère alors qu’au fond, c’est moi qui accumulais les rancœurs à propos d’une histoire qui n’était pas la sienne. Je suis partie, et je me suis emmurée dans une attitude de célibattante endurcie. Je me suis mise à sortir beaucoup, à enchaîner les liaisons.

Je gagnais pas mal d’argent, et je n’avais pas d’obligations. Et puis, j’ai eu 39 ans. Lorsque j’organisais un dîner ou une sortie en boîte, mes amis étaient de plus en plus jeunes, parce que les quadra étaient souvent occupés par leurs enfants. Je commençais à flipper. J’ai eu un déclic lorsque ma mère qui avait à ce moment-là 83 ans m’a incitée à prendre contact avec une banque de sperme. Elle m’a dit : « Célia, ne commets pas la même erreur que moi. J’ai attendu un siècle pour t’avoir parce que je voulais fonder une famille solide, avec un homme qui serait un bon père, et non seulement j’ai failli manquer le coche, mais j’ai fini par te concevoir avec un homme gentil et fiable que j’aimais beaucoup, mais dont je n’ai jamais vraiment été amoureuse. Fais un bébé, tu lui trouveras un père ensuite. » La claque.

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Je me suis dit que si mon entourage proche me conseillait d’agir – certaines de mes copines m’avaient déjà adressé la même recommandation – c’est qu’il était temps que je prenne le taureau par les cornes. J’ai fait deux réservations : deux semaines dans un hôtel club haut-de-gamme, et un rendez-vous chez ma gynécologue. Pendant 45 minutes, je lui ai posé des questions sur la manière de booster ma fertilité. J’ai tout appris du tempo des ovulations, et je suis repartie avec des échantillons de tests pour ne pas rater le bon moment. Nous étions en avril, à deux mois de mon séjour en Sardaigne, et j’ai commencé à prendre des gélules d’huile d’onagre, et à siroter toute la journée des tisanes d’orties et de framboisier, sensées favoriser la fertilité. À tout le moins, ça n’allait pas me faire de mal. Je me suis fixée l’objectif de tomber enceinte avant la rentrée, et rien que cette idée a décuplé ma libido. Quand je sortais dans des bars, je ramenais de temps à autre un homme à la maison. Jamais d’absolus étrangers, plutôt des copains de copains, ou des gens que j’avais déjà rencontrés dans mon cercle amical ou professionnel. Mais cette fois, contrairement à ce que je faisais toujours, j’acceptais de zapper l’étape du préservatif. C’est vraiment incroyable, de voir à quel point aujourd’hui, les hommes sont toujours rétifs à ce dispositif qui peut pourtant leur, et nous sauver la vie. Mais ça, c’est un autre débat. Pour l’instant, mon souci était plutôt de rentabiliser mes ébats. Je me rends compte aujourd'hui que c'était de l'inconscience pure...

Lorsque je suis partie en vacances, épilée du sol au plafond et avec mes plus beaux vêtements dans ma valise, je n’étais pas enceinte, mais j’étais particulièrement déterminée à changer cet état de fait. Un vacancier, Thibault, français, m’a fait du rentre-dedans dès le premier soir. Alors je l’ai laissé faire, au sens littéral. Il était déjà père de trois enfants, venait tout juste de divorcer, il n’avait pas l’air d’un coureur. Toute la première semaine, j’ai donc activement investi dans sa virilité sage. Il est reparti à Lyon, mais avec le turnover hôtelier, Diego est arrivé le samedi suivant avec son meilleur ami et sa petite fille. C’était très pratique, ce pote qui pouvait lui faire du baby-sitting tous les soirs. Tout en prenant consciencieusement mon huile d’onagre, le moral au top, je tentais de fabriquer ce bébé auquel je parlais déjà dans ma tête : « je fais tout ça pour toi, écoute, je t’envoie une invitation ». Je suis rentrée de Sardaigne bronzée, ravie, et j’ai attendu. Une semaine plus tard, j’ai eu mes règles. Et d’un coup, je me suis effondrée. J’ai ressenti mes angoisses qui m’envahissaient, comme si la dépression n’avait attendu qu’un claquement de doigts pour resurgir. Dans ces moments-là, on est toujours surpris de la première personne à laquelle on pense. Moi, ça a été Etienne. Je lui avais brisé le cœur quelques années auparavant, et j’avais voulu mettre tout cela derrière moi. Il avait tenté de me recontacter à plusieurs occasions, d’autant que ses enfants demandaient à me revoir, mais j’avais toujours esquivé, pour ne pas me replonger dans la douleur de ce que j’avais vécu comme l’échec du fruit de notre amour. Soudain, j’avais besoin de lui demander pardon. Je lui ai envoyé un e-mail. Il a mis trois jours à me répondre, avec beaucoup de distance. J’ai fait amende honorable, j’ai reconnu que je l’avais « puni » pour une histoire qui n’était pas totalement la sienne. Il m’a appris qu’il était remarié depuis un an, et qu’il avait mis beaucoup de temps à se remettre de notre rupture. Au cours de cette semaine-là, nous avons déjeuné ensemble deux fois. C’est étrange, cette sensation de n’avoir jamais quitté quelqu’un. Il a dû trouver ça compliqué à gérer aussi, car pendant plusieurs jours ensuite, il n’a plus répondu à mes messages. Moi qui commençais à me sentir mieux, j’ai paniqué. Je ne voulais pas le reperdre. J’ai laissé un message sur son répondeur, puisqu’il ne décrochait pas. Je lui ai dit que je ne voulais pas m’imposer dans sa nouvelle vie, mais que j’aurais voulu en refaire partie, de loin en loin.

J’étais chez moi, dans un peignoir affreux, et je regardais une série télé. À presque minuit, on a sonné à la porte. Étienne était en bas, à la fois embêté et en colère. Je l’ai fait monter en m’excusant de ne ressembler à rien, et il s’est fâché : « je t’ai vu complètement en vrac à l’hôpital, et ça n’a rien changé pour moi. Je t’ai soutenue en pleine dépression, peut-être maladroitement, mais moi, je suis resté auprès de toi. Je me contrefiche de ton maquillage, de ta tenue ou de tes problèmes d’ego. Tu es bien plus que ça pour moi. » Je lui ai littéralement sauté dessus. Sans réfléchir, et sans arrière-pensées : je n’étais concentrée que sur ma pulsion.

Un mois plus tard, lorsque je lui ai annoncé que j’étais enceinte, il a simplement commenté, d’une voix blanche : « je suis fou de joie, et complètement dans la merde ». Il a tout avoué à sa femme. Qui a eu cette réaction hallucinante : elle l’a giflé de toutes ses forces, et lui a dit qu’il allait devoir assumer. Ils ont démarré une thérapie de couple. Parallèlement, il suivait ma grossesse. En toute transparence. Nous n’avons plus jamais recouché ensemble.

Aglaé a trois ans aujourd’hui. Elle voit son père une ou deux fois par semaine. De temps en temps, je déjeune avec cette femme admirable, qui a placé des impératifs humains au-dessus de sa légitime blessure de trahison. Je la respecte beaucoup. Aglaé fréquente régulièrement ses demi-frères, et avec Etienne, nous élevons ensemble mais séparés cette petite fille, comme des millions d’autres parents.  Nous nous sommes ratés sur le timing. Mais notre histoire finit bien, parce qu’elle a été dirigée à la fois par le cœur et la raison.