Elles ont 16, 30 ou 40 ans, elles écoutent du rap. Certaines paroles sont contestataires, d’autres vulgaires, parfois ouvertement misogynes.
Chez certains artistes, la femme en prend sérieusement pour son grade.
Ça leur fait quoi, d’entendre ça ?
Tiphaine : “Les filles dont on parle ne sont pas moi”

Cela fait trois ans qu’elle écoute du rap, Oxmo Puccino, NTM, Ice Cube. Elle préfère Booba pour son flow lent qui permet de comprendre les paroles. « Ces phrases choquent, mais son ego-trip et sa vulgarité sont tellement énormes que ça fait sourire. »
Rachel : “On peut parler de sexe et de femme, mais il y a des manières de le faire

Manon : “Quand je chante les paroles, elles évacuent mon stress”

Manon précise que ce rap a une fonction cathartique mais qu’il ne doit pas pour autant être pris trop au sérieux. « Quand Booba chante “Cœur brisé, le cul cassé, salue bien ton crustacé de la part du D.U.C”, je me dis waow, c’est dingue de pouvoir sortir des trucs pareils. Une telle inspiration dans la vulgarité, c’est à ce point choquant que c’en est drôle. Comprendre Booba, c’est avoir du second degré. »
Béa : “Le rap, c’est la banalisation du sexisme”

Un jour où je lui faisais remarquer la vulgarité de l’expression « de la chatte », elle m’a répondu que, des garçons, on disait bien « de la teub » (comprenez : de la bite). Tout le monde sur le même pied, même si celui-ci est grossier. Le langage a évolué, ok, j’en prends note. Mais lorsque je lis que la violence et le sexisme sont une posture, que les rappeurs sont de braves garçons qui ne feraient pas de mal à une mouche, je me demande quelle serait la réaction si, par exemple, les paroles faisaient pareil avec le racisme. Si l’on traitait les Noirs, les Blancs, les juifs et les métèques de tous les noms. Si l’on disait « je te nique, la Ritale », ou « je te défonce, le Fransquillon ». C’est pas pareil, hein ? Eh bien, c’est la même chose. Les femmes ne méritent pas ça. »
Agata : “Ils parlent de leur mère mais ils oublient que c’est une femme”

Si elle remarque que le sexisme fait partie du folklore, Agata n’en est pas moins intransigeante. « Quand j’entends “Il faut remettre cette chienne à sa place, même si tu dois lui en coller une” dans une chanson de Snoop Dogg, c’est un non-respect de la femme. Je suis maman de deux filles et ce n’est pas ce que j’aimerais qu’elles écoutent.
Christian Béthune : “La vulgarité, l’obscénité, le sexisme font partie de l’esthétique du rap”

Pour l’auteur, le rap s’inscrit dans le sexisme quotidien : « Le rap n’est pas plus sexiste que n’importe quoi d’autre, qu’un député de l’Assemblée nationale en France, par exemple ! On identifie trop souvent le rap à un symptôme plutôt qu’à une réelle manifestation de poésie. On monte en épingle une partie des rappeurs, Booba, La Fouine… Mais beaucoup d’autres, comme Oxmo Puccino ou La Rumeur, ne sont pas sexistes. »
Christian Béthune rappelle que le rap n’est pas limité à ses codes et que les fans le savent parfaitement. « Il y a d’autres aspects ludiques dans le rap qui compensent les points négatifs. Les fans comprennent que les comportements extrêmes comme la misogynie sont des mises en scène. D’ailleurs, d’autres traits sont exacerbés, comme l’argent. Booba s’en moque d’ailleurs lorsqu’il caricature le bling-bling : “Tellement de diamants sur ma montre, je ne sais plus quelle heure il est.” »
l’AB2C: “Je m’amuse sans me prendre au sérieux. C’est de la vulgarité poétique”

Pourquoi cette schizophrénie ?
Avec l’AB2C, je m’amuse sans me prendre au sérieux. C’est de la vulgarité poétique. Ça a commencé avec un morceau, « Les Miss aux Chupa Chups », sur les suceuces. Un vocabulaire très cru et très vulgaire. Je le trouvais marrant mais je ne savais pas comment le public allait réagir.
Plutôt bien : un million de vues sur YouTube ! Il y avait donc une vraie demande.
Ça partait d’un délire mais j’avais des choses à dires sur le sexe féminin. J’ai vite remarqué que c’était une arme à double tranchant. Si le succès est immédiat, pas facile de ne pas véhiculer une sale image. D’où l’intérêt d’avoir deux personnages : l’un plus sérieux qui véhicule mes vraies valeurs, et l’autre plus commercial, à prendre au deuxième degré.
Comment choisissez-vous vos paroles ?
Je passe beaucoup de temps à écrire. Je fais un travail de double et triple rime. C’est plus complexe que ça en a l’air.
Lorsque je rappe, je ne m’adresse pas à quelqu’un en particulier. Je cherche plus la bonne rime percutante qui marque et qui choque. D’ailleurs je ne me censure jamais, en me disant que les gens vont se marrer, même si chaque fois je me demande si je n’ai pas été trop loin.
Il arrive que je sois interdit en radio ou censuré par YouTube. Je suis parfois victime de mon propre jeu. Quand j’écris : « Elle a voulu me donner la main, elle m’a tenu par le zgeg et maintenant c’est qu’elle se maquille avec des traces de sperme », je ne pense à personne mais je trouve que ça marche. C’est différent avec l’AB7, je parle de mes ex-copines, je règle mes comptes et je m’adresse à quelqu’un, mais ce n’est ni cru, ni vulgaire. Malheureusement, commercialement, ça marche moins.
