Six ans après la fermeture de leur irremplaçable maison de mode, An Vandevorst et Filip Arickx relancent, motivés par un plébiscite généralisé, la production de leurs bottes iconiques. Dans les mêmes ateliers familiaux qui les avaient fabriquées pendant un quart de siècle, avec une qualité de matériaux inchangée. Mus par la passion, la patience, et sans botter en touche.
An, la créatrice du duo le plus sexy de la mode belge, est désormais directrice du département design et conseillère créative de l’école de stylisme Polimoda à Florence. Filip, son binôme, signe, avec un art consommé, consumé, une ligne de love toys en verre et silicone qui emprisonnent des fleurs et libèrent l’esprit. Comme on revient au delta, ils ont enfilé leurs symboliques bottes de sept lieues pour assouvir le désir de fans frustrés de leurs boots intemporelles, transversales, quasi indestructibles, indémodables. Deux modèles essentiels, en cuir noir uniquement, une symbiose bottes de moto/cavalières au genou, et bottines à la cheville.
Il fallait juste (re)demander
On ne peut leur prêter aucun calcul marketing, ils pensaient avoir fermé la boîte à chaussures. Mais après avoir clôturé leurs activités, ils n’ont jamais cessé de recevoir des demandes pour ces bottes devenues presque malgré eux iconiques de la marque. Ils avaient beau avancer sur d’autres projets, comme des talons sur les pavés, les velléités de commandes martelaient. « Cette année, ces requêtes venant de particuliers ont augmenté, se faisant de plus en plus pressantes, et des boutiques ont renchéri », raconte An. « Des plateformes de vêtements vintage ont commencé à nous contacter parce qu’ils enregistraient des listes d’attente énormes sur un marché tendu : ceux qui possèdent ces bottes ne les revendent pas. Nous avons également noté des sollicitations de plus en plus nombreuses de la part d’une toute jeune clientèle, qui n’a même jamais porté les modèles d’origine. » Filip ajoute : « En 2025, ça faisait 25 ans que nous avions lancé ces modèles, nous y avons vu un signe. Nous avons contacté notre fabricant historique dans les Marches en Italie pour lui demander s’il était partant pour réinitier une production, s’il pouvait retrouver exactement les mêmes matériaux, de la doublure aux semelles. Après confirmation seulement, parce que cet atelier familial prend le savoir-faire et la qualité particulièrement à cœur, le projet a été relancé au printemps. »
Deux séries de précommandes consécutives ont suivi cette annonce très attendue, et avant même que la première paire ne soit en boutique, un millier sont déjà virtuellement vendues. Leur décision, très intuitive, a soulevé tellement d’enthousiasme que cette capsule est sur le point de devenir une collection permanente.
© Ronald Stoops
Un bon signe pour l’époque
Alors que les accessoires se ramassent à la pelle cet automne, les souvenirs et les regrets aussi, on peut s’interroger sur les raisons d’un engouement qui frôle l’obsession pour des bottes noires, disponibles seulement en deux déclinaisons. Pour An Vandevorst, la réponse est aussi carrée que le bout de bottes est rond : « C’est un produit honnête. Beaucoup de gens confèrent de la valeur au travail de la main, à l’artisanat. En Italie, j’ai commencé avec le père, tandis que la grand-mère préparait nos repas lors de nos visites à l’atelier, et maintenant on poursuit avec le fils. Le design s’est perfectionné avec le temps, mais ces bottes restent simples, pures, elles s’accordent avec tout. On les porte en journée comme le soir, elles sont belles neuves, elles sont impeccables même quand elles ont vécu. Elles n’ont pas d’âge, pas de générations, pas de saison. Elles conviennent à toutes les morphologies. Sans zipps, sans ornements inutiles, elles sont minimalistes, sobres, c’est un produit qui vient du ventre. C’est de l’anti-fast fashion, née, et qui continue à exister, sans marketing, sans stratégie, sans publicité agressive. »
Le bouche-à-orteil-à-oreille
Pour leur réédition, les commandes affluent déjà d’Australie, de Corée, d’Ukraine, de Géorgie, jusqu’aux États-Unis. Pourtant, l’ambition des A.F. Vandevorst n’est pas d’en faire une cash machine : « L’avidité des grands groupes qui calibrent leurs collections selon des statistiques au lieu de produire avec le cœur, voilà ce qui a étouffé la joie dans la mode. Quand on ne vise que les chiffres, on tire à côté. C’est une des principales raisons pour lesquelles nous avons arrêté notre marque. Nous l’avions démarrée avec toute notre âme et vers la fin, les acheteurs arrivaient au show-room avec leur ordinateur et des colonnes prévisionnelles, c’est à peine s’ils regardaient les vêtements. Or ce qui a fonctionné une saison ne fera pas forcément mouche la suivante. Les chiffres ont tué la magie, l’avarice a détruit la mode. On ne voulait pas jouer ce jeu-là. » Filip de renchérir, argumentant sur ses talons : « Nous voulons offrir un produit touchant, et abordable en regard de la qualité offerte. Nous ne faisons pas de grosses marges avec ces bottes, on pourrait les vendre beaucoup plus cher, mais ça irait contre la nature de ce projet. » Cette passion populaire les amuse et les touche. « Tous les messages des clients, l’enthousiasme que ce relancement procure, ça nous va droit au cœur. Finalement, on vit pour ça. »
C’est sans doute la botte secrète de leur succès.
Afvandevorst.com. 950 € les bottes, 890 € les bottines.
© Ann Vallé