« Ce n’est pas parce qu’on gradue un 36 en 48 qu’on fait de la mode inclusive. » Sur LinkedIn, le post coup de poing de Mathilde Navarro fait mouche. En quelques phrases, la styliste et community manager de 25 ans a décidé de mettre les pieds dans le plat. En rappelant une évidence que l’industrie préfère ignorer : la mode grande taille n’est pas qu’une extension, mais une réflexion à part entière.
Il faut dire que Mathilde connaît le sujet de l’intérieur. « Depuis que je suis ado, je n’ai jamais trouvé de vêtements qui m’allaient vraiment. À part chez H&M. Et encore. » C’est ce manque qui l’a poussée à se spécialiser dans le stylisme grande taille. Avec une conviction : « Offrir des vêtements jolis, tendance, bien taillés et pensés par une personne grosse pour des personnes grosses pour changer. »
Des vêtements « pensés pour », pas « élargis pour »
Problème : dans les écoles de mode, tout part d’un 36. « On apprend à grader du 36 au 44 de la même manière. Au-delà, c’est le vide. J’ai donc quasiment dû tout réapprendre par moi-même pour ma collection de fin d’études. » Car non, un 48 n’est pas un 36 élargi. « L’emmanchure doit être plus profonde pour laisser passer les bras, le col plus large pour ne pas être trop serré au coup, la pince déplacée… Chaque détail compte. Un vêtement mal pensé, c’est un vêtement qui ne tombe pas, qui gêne, qui serre, qui blesse. »
Un manque de technicité qui se double en général d’un déficit d’écoute. « On ne travaille pas avec des personnes grosses. Résultat : on rate des problématiques simples comme la robustesse des tissus. Car les cuisses qui frottent, ça use un jean en un an. Beaucoup de personnes grosses ont des tailles plus fines que leurs cuisses, aucune pantalon taille haute n’est adapté ça cela. Même la taille des poches compte. »
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Le poids des clichés
À cela s’ajoutent des préjugés esthétiques persistants. « On impose du noir, des cache-cœurs, des ceintures taille haute. Comme si la personne grosse avait forcément envie de masquer ses formes. » Pour Mathilde, il s’agit d’un prolongement direct des stéréotypes sociaux. « Être gros·se, c’est être catalogué·e comme feignant·e, gourmand·e, mal habillé·e. On pense automatiquement que vous voulez vous cacher. »
Mais le plus grand danger de la mode, selon elle, c’est qu’elle persiste à présenter le corps comme une tendance. « On a eu l’ère du BBL (ndlr : Brazilian Butt Lift) façon Kim Kardashian. Aujourd’hui, retour de l’héroïne chic et de la minceur extrême. Quand tu commences à peine à t’accepter, un nouveau prescrit corporel arrive. Le problème, c’est qu’en les traitant comme des accessoires, on déshumanise nos corps. »
Une question de volonté, pas de moyens
Alors pourquoi si peu de marques se lancent dans une réelle inclusivité ? Mathilde est catégorique : « Ce n’est pas une question de budget. Les maisons de luxe ont les moyens. Mais une question de volonté. Elles refusent de s’associer aux personnes grosses, de peur de ‘salir’ leur image. »
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Pourtant, des contre-exemples existent. Mugler, Jean-Paul Gaultier, Ester Manas ont montré qu’on peut habiller des corps différents avec brio. Mais même eux reculent. « Aujourd’hui, sur une Fashion Week entière, je me réjouis de voir deux mannequins grande taille. C’est triste. » Le paradoxe ? En France, la taille 34 ne concerne que 1,6% des femmes. On estime en réalité que la taille moyenne tourne plutôt autour d’un 42.
Vers un vrai changement ?
Pour Mathilde, la clé réside dans la représentativité. « Si on veut parler d’inclusivité, il faut commencer par embaucher des personnes grosses dans les équipes, les écouter, leur donner la main sur le processus créatif. »
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’industrie peut habiller tous les corps — elle le peut. C’est de savoir si elle accepte enfin de les regarder autrement. Tant que les marques confondront inclusivité et concession marketing, la mode restera ce club fermé où l’on trie les corps à l’entrée.
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