L’homme ร la tรชte de la crรฉation des deux maisons au succรจs le plus sexy du moment a traversรฉ plusieurs zones de combats : une guerre politique en Gรฉorgie, et des batailles idรฉologiques dans sa vie professionnelle et intime. A 37 ans, Demna Gvasalia triomphe en paix.
Le parcours du directeur artistique du collectif subversif d’avant-garde VETEMENTS et de la maison historique Balenciaga, passรฉ du statut d’apatride ร celui de superstar de la mode, est exemplaire pour toute une gรฉnรฉration de gamins dรฉplacรฉs par les conflits partout dans le monde. D’ailleurs lors de son dernier show en juillet ร Paris, il a fait dรฉfiler des jeunes Gรฉorgiens en situation prรฉcaire.
Ce dimanche, Demna Gvasalia a livrรฉ dans un dรฉcor futuriste de tunnel รฉlectro-mรฉdiatique un dรฉfilรฉ de piรจces jouant sur le contraste de matiรจres douces et rรฉconfortantes – velours et textures satinรฉes, cuir effet nรฉoprรจne et fourrure imprimรฉe lรฉopard – avec des coupes angulaires, รฉpaules ร angles droits, et ces proportions excessives que le designer affectionne. Une collection moderne et rationnelle, qui s’appuie sur des lignes sport et Couture, et jongle avec les effets d’optiques. Une maturitรฉ constante dans l’รฉlaboration, qui s’inscrit dans la mouvance asexuรฉe – mais sexy – de l’รฉpoque. Une rรฉflexion ancrรฉe, destinรฉe ร une clientรจle connectรฉe.
D’une faรงon plus brute et complรฉmentaire, sa collection VETEMENTS printemps-รฉtรฉ 2019, taillรฉe dans toute la chair de ses รฉmotions accumulรฉes, rรฉsonne comme une catharsis artistique. En coulisse, des larmes ont รฉtรฉ versรฉes et dans la presse, beaucoup d’encre a coulรฉ. Demna Gvasalia a dรฉsormais acquis assez de sรฉrรฉnitรฉ pour oser raconter, scรจne aprรจs scรจne, le chemin qui l’a menรฉ d’un pays en guerre et d’une identitรฉ homosexuelle pas encore toujours bien acceptรฉe, au succรจs inattendu et controversรฉ le plus enviรฉ de la dรฉcennie.
Une silhouette, une รฉtape
Porte de la Villette, sous le pรฉriph, un dimanche soir par une chaleur รฉtouffante. Pas un souffle de vent, les spectateurs du dรฉfilรฉ ne pouvaient pas s’รฉventer avec leurs invitations, puisque c’รฉtait un coeur en pain d’รฉpice, de ceux que l’on offre ร Noรซl dans les cultures de l’Est. Une table de banquet, une nappe blanche avec fanfreluches de satin. Le show s’est ouvert avec un garรงon vรชtu d’un top transparent tatouรฉ, qui a grimpรฉ sur ce catwalk atypique pour l’arpenter devant les convives attablรฉs. Cette mise en scรจne, comme cette piรจce de vรชtement, sont liรฉes, pour qui connaรฎt un peu la mode belge, ร l’Ecole Anversoise.
Demna Gvasalia est diplรดmรฉ de l’Acadรฉmie d’Anvers, on perรงoit l’hommage aux racines. Chaussures de combat hรฉrissรฉes de pics pour le Yin, robes fleuries ร plissรฉs soleil centrรฉs sur le plexus, ร l’endroit du chakra solaire, pour le Yang. Il y a de la duretรฉ et de la lumiรจre dans cette collection. Le crรฉateur l’a voulue intime, libรฉratrice. Pas anodin, le tee-shirt sur lequel le drapeau de la Gรฉorgie est colorรฉ par l’arc-en-ciel de la culture gay.
En 76 silhouettes, Demna Gvasalia a racontรฉ ร la faรงon d’une autobiographie de cuir, de mรฉtal et de tissu, les bombardements qui prรฉcipitaient la famille dans la cave, avec le souvenir des fleurs sur les robes de sa grand-mรจre, tout prรจs de lui. L’exil, l’รฉcriture d’une nouvelle vie en Allemagne, en Belgique et ร Paris. Certaines silhouettes tรฉmoignent d’une oppression, politique ou esthรฉtique selon que l’on se trouve au front ou front row. Le premier mannequin รฉtait quasi nu, la dรฉmonstration s’achรจve dans la joie virginale de la mariรฉe vaporeuse.
Un samedi soir, enfin posรฉ chez lui, le crรฉateur nous a racontรฉ ses voyages spirituels, dans un franรงais fluide mรขtinรฉ d’accent un peu gรฉorgien, un peu germanique, peut-รชtre mรชme un peu flamand. La voix de Demna, comme son regard, transporte ses bagages.
Demna Gvasalia se met ร table
ยซย C’รฉtait un dรฉfilรฉ trรจs spรฉcial pour moi, la premiรจre fois que je me mettais symboliquement ร nu, aux yeux du monde, sur cette table de mariage Gรฉorgien. C’รฉtait mon coming out, pas seulement par rapport ร mon pays pays d’origine avec lequel je garde un lien compliquรฉ, mais aussi ร l’รฉgard de ma famille, de ma sexualitรฉ, et de la crรฉation. C’est trรจs honnรชte, c’est complรจtement moi. ยป
Comment rรฉagissez-vous aux critiquesย ?
ยซย Toute ma vie, j’ai รฉtรฉ le souffre-douleur de serviceย : ร l’รฉcole parce que j’รฉtais gay (et je pense que l’acceptation de l’homosexualitรฉ prendra encore une gรฉnรฉration), pour la sociรฉtรฉ en gรฉnรฉral parce que j’รฉtais rรฉfugiรฉ, et dans la mode ร cause des histoires autour de Margiela. Pourtant, l’oversize existait avant la mode belgeย : mes cousins me donnaient leurs vรชtements trop grands, que je portais trois ans avant d’avoir la bonne taille. On peut rรฉinventer les choses. J’ai enfin dรฉpassรฉ ces tourments, mais je n’ai jamais exprimรฉ toute cette colรจre accumulรฉe.
J’ai prรฉfรฉrรฉ avancer en choisissant une voie crรฉative, pacifiรฉe. Sur les rรฉseaux sociaux, je ne rรฉponds jamais ร rien. C’est comme si dans la rue, des passants m’interpellaient sans arrรชt et que je devais m’expliquer auprรจs de chacun. Les gens sont trรจs agressifs. Mais ce n’est pas รงa, รชtre ยซย critiqueย ยป. Une bonne critique doit mettre en perspective les aspects crรฉatifs et business d’une collection, et permettre d’รฉvoluer. C’est objectif, et plutรดt rare. ยป
Comment transformer les embรปches en moteursย ?
ยซย Rรฉcemment, on a eu beaucoup de bagarres avec VETEMENTS, parce que certains continuent de remettre en question l’existence de cette marque. Tout le monde parle de #metoo, mais si je commenรงais ร raconter ce qui se passe vraiment dans cette industrie, vous verriez ร quel point รงa fait peur. Nous subissons des tentatives d’intimidation, partout, tout le temps. Avec cette collection, pour la premiรจre fois, j’ai pu affirmer des choses fortes, et c’est pour รงa que certaines personnes ont interprรฉtรฉ les tenues militaires et les masques patronnรฉs sur des modรจles fรฉtichistes, comme quelque chose d’effrayant.
Mais c’รฉtait รงa, ma vie d’avant. Cela n’a รฉvidemment rien ร voir avec le terrorisme qui a parfois รฉtรฉ รฉvoquรฉย : pour moi, mixer des piรจces militaires avec des symboles sadomasochistes, รงa montre l’ambivalence du machisme, sa brutalitรฉ, les chocs culturels de la virilitรฉ. Si on observe l’รฉvolution des silhouettes, on comprend qu’elles traduisent ma recherche d’amour, et en extrapolant, d’un endroit que je pouvais enfin appeler ยซย chez moiย ยป. Cette collection, je l’ai laissรฉe s’รฉpanouir par elle-mรชme. J’ai รดtรฉ les filtres que j’avais accumulรฉ, et j’ai laissรฉ agir. C’est la plus personnelle que j’ai jamais rรฉalisรฉe, et ce dรฉfilรฉ m’a fait รฉnormรฉment de bien. Depuis, j’apprรฉcie encore plus mon mรฉtierย ยป.
Pourquoi ce timingย ?
ยซMon รฉvolution professionnelle est liรฉe ร mon รฉvolution personnelle. Mon approche de l’existence a complรจtement changรฉ. Avant, je rรฉflรฉchissais en terme de ยซย produitsย ยป, de ยซย vรชtementsย ยป, puis j’enchaรฎnais. Maintenant, je fais du story telling, j’ai besoin de m’exprimer. J’ai beaucoup plus de choses ร dire, et j’ai acquis une sรฉcuritรฉ intime suffisante pour me raconter ร travers mes crรฉations. Ce dรฉfilรฉ, c’รฉtait comme une psychothรฉrapie pour moi. J’y ai affrontรฉ toutes mes peurs, les turpitudes de mon passรฉ. Je suis enfin heureux, et je transforme cette sรฉrรฉnitรฉ en mode. Je vis aujourd’hui, au prรฉsent.ย ยป
Innover, qu’est-ce que cela signifie pour vousย ?
ยซย L’innovation dans la mode, รงa peut รชtre modรฉlistique, dans la construction des vรชtements et c’est un challenge que j’adore, parce que la mode en a besoin pour avancer. Dans toutes mes collections, il y a des acrobaties stylistiques qui ne sont pas toujours visibles au premier abord, parce qu’elles sont intrinsรจques ร la structure des vรชtements. Mais il y a une autre forme d’innovation qui m’intรฉresse plus encoreย : c’est la faรงon dont on peut utiliser un produit de luxe, ou mรชme un produit courant, comme un outil de communication, pour ne pas seulement habiller quelqu’un, mais offrir une valeur ajoutรฉe.
Chaque tee-shirt devient pour moi un autre langage. C’est รงa qui me motiveย : secouer les codes. Etre Rive Gauche, et dessiner des croquis comme dans les annรฉes 60, je ne pourrais jamais le faire. J’ai besoin de ce travail artistique, conceptuel et intellectuel derriรจre chaque produit VETEMENTS. Pour cela, je note toujours mes idรฉes au moment oรน elles me viennent, je les liste en fonction de la maison ร laquelle je les destine, c’est une habitude depuis longtemps. J’ai remarquรฉ que plus on vit dans le prรฉsent, plus les inspirations qui fusent prennent du sens. Ensuite je les mets en pratique dans la foulรฉe, pour ne pas les laisser filer. C’est une forme de lรขcher prise. Passer immรฉdiatement de l’inspiration ร la rรฉalisation a bouleversรฉ ma vie, c’est mon innovation ร moi.ย ยป
Comment organise-t-on sa vie lorsque l’on est directeur artistique de deux marques majeures ?
ยซย Au dรฉbut, je sรฉparais ma semaine entre VETEMENTS et Balenciaga, mais รงa s’est compliquรฉ avec le dรฉmรฉnagement de VETEMENTS ร Zurich il y a 18 mois, d’autant que nous y avons aussi installรฉ un petit studio Balenciaga. Je reste donc en Suisse trois semaines d’affilรฉe, et je passe la quatriรจme ร Paris. J’ai enfin gagnรฉ la stabilitรฉ, qui m’a apportรฉ la confiance, et m’a permis de parler enfin de ce qui รฉtait douloureux pour moi. Plus je me stabilise, plus je peux me dรฉvoiler. Et ร ce titre, VETEMENTS est plus personnel que Balenciaga.
Mon รฉquipe aussi a changรฉ, grรขce ou ร cause de ce dรฉmรฉnagement. J’ai retrouvรฉ le pur bonheur de la crรฉativitรฉ. Pour autant, on n’imagine pas le temps hallucinant que je passe ร faire de l’administration. Si je ne devais pas m’occuper de tout รงa, je pourrais sortir dix collections par an, au moinsย ! Ma vie privรฉe est devenue ma maison. Je ne sors plus, je ne bois plus, je ne fais plus la fรชte, je n’ai plus vraiment de vie nocturne. Mon รฉquilibre dรฉsormais, je le trouve chez moi, avec mes proches et ma famille.ย ยป
Habituellement, c’est le succรจs qui mรจne aux fรชtes et aux excรจs, pas le contraireโฆ
ยซย J’ai รฉtรฉ un rรฉfugiรฉ, je connais l’importance de la sรฉrรฉnitรฉ, et la valeur d’avoir un chez-soi. Aujourd’hui, j’ai besoin d’รชtre souvent ร la maison, ร Zurich. C’est lร que je suis le plus crรฉatif. Cette maturitรฉ m’a appris ร crรฉer dans la lumiรจre, et plus seulement dans l’ombre. Je fais beaucoup de mรฉditation, au moins deux fois par jour. C’est une nouvelle habitude, qui me permet de comprendre qu’on peut รชtre crรฉatif et heureux ร la fois, sans filtres. J’ai rรฉcemment voyagรฉ en Islande, dans un trou noir, pour voir si j’allais avoir des inspirations inรฉdites. Mais ces nouvelles idรฉes, je les ai eues ร Zurich, au retour et au soleilย !
J’ai 37 ans, et je m’aime enfin. Beaucoup de gens de ma gรฉnรฉration partagent cet avis, dans les domaines crรฉatifs : le bien-รชtre rend prolixe. Nous vivons une intensitรฉ de changement culturel aussi forte que dans les annรฉes 60, mais sans nous brรปler les ailes. La crรฉativitรฉ est la meilleure drogue au monde. Grandir, รงa fait toujours un peu mal. J’ai changรฉ ma faรงon de partager ma spiritualitรฉ avec les gens. Il y en a encore beaucoup qui ne comprennent pas ce que je fais. Mais en 2018, quand on a la possibilitรฉ d’utiliser son audience pour faire passer un message, on doit saisir l’occasion. Et avec les deux maisons ensemble, nous avons presque dix millions de followersย !ย ยป
Que diriez-vous au jeune Demna de 30 ans, qui dรฉmarrait dans le mรฉtierย ?
ยซย Je lui dirai d’aller directement ร Perpignan, ร la rencontre de cet homme qui a reprรฉsentรฉ un vrai point de clivage dans ma vie. Il est musicien, et nous sommes trรจs similaires crรฉativement. A part รงa, je ferai tout pareil, en demandant simplement ร des personnes qui ont l’expรฉrience de la gestion d’รฉquipe, comment faire pour que tout le monde se sente en รฉquilibre.ย Idรฉalement, il faudrait consacrer dix minutes par jour, au minimum, ร respirer, c’est-ร -dire, ร s’aimer. Alors, on devient capable d’aimer quelqu’un d’autre.ย ยป De la mode qui transgresse ร une philosophie de la sagesse, Demna Gvasalia, รฉmotionnellement sรฉdentarisรฉ, n’est pas au bout de ses voyages.
L’innovation chez Balenciaga
La collection Automne/Hiver 2018 de Balenciaga a requis l’usage d’impressions 3D pour la conception de vestes (presque) sans coutures. Demna Gvasalia a scannรฉ en 3D les corps des mannequins, puis a ajustรฉ le balayage des corps grรขce ร un programme de design assistรฉ par ordinateur pour rรฉaliser les ยซcouturesยป dรฉsirรฉes. Les scans ont ensuite รฉtรฉ imprimรฉs en 3D, moulรฉs et coulรฉs avec une mousse lรฉgรจre. Tweeds et velours ont alors รฉtรฉ assemblรฉs ร la mousse pour finaliser les vรชtements.
Photos VETEMENTS : Belga Images et Charlie De Keersmaecker. Balenciaga : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures



