Les journalistes sont-ils machistes ?

Mis à jour le 13 février 2018 par ELLE Belgique
Les journalistes sont-ils machistes ?

couv

 

Les médias n’interrogent que des hommes ? La barbe !

Des rédactions acceptent de revoir leurs carnets d’adresses. À condition que les expertes répondent à leurs appels.

  • Mise en situation : débat de « Mise au point » sur La Une. Sujet éminement féminin : l’action des Femen. Autour de la table, cinq hommes, dont le journaliste, et une seule femme.

Coup de fil à Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’info à la RTBF : « Est-ce normal ? » « Non, reconnaît-il volontiers. Nous étions très clairs : pour ce débat, nous voulions une majorité de femmes autour de la table. Nous avons lancé des invitations. Nous avons eu des désistements et des refus (notamment des Femen elles-mêmes, NDLR). Par malheur pour elles et pour nous, les femmes se désistent plus fréquemment. Je ne peux quand même pas les faire venir de force. Il n’y a aucune volonté de l’équipe de gommer les femmes. »

On le croit : la RTBF a lancé une opération ambitieuse, « Cherchez la femme », dans toutes ses émissions d’information, avec déjà des résultats concrets.

Mais si la volonté y est, Jean-Pierre Jacqmin reconnaît que ce n’est pas toujours facile sur le terrain. « Nous avons donné un mot d’ordre général : pour chaque question, se demander s’il n’y a pas une femme qui s’y connaît. Mais nous ne voulons pas imposer de quota car ce n’est pas tenable avec l’actu. Dans certains domaines, il y a un déficit de femmes. Regardez les chaires universitaires, les conseils d’administration… On ne voudrait pas imposer la parité et donner l’illusion que la société est devenue totalement égalitaire. »

Jean-Pierre Jacqmin souligne aussi l’absence de répertoire fiable d’expertes (il en existait bien un, VEGA, une liste d’expertes répertoriées par l’association Amazone, mais il est actuellement en veilleuse) qui tienne compte de critères liés à l’audiovisuel, comme les qualités d’expression et de vulgarisation.

  • L’initiative de la RTBF inspirera-t-elle d’autres médias ?

Ce ne serait pas inutile : la première étude effectuée en Fédération Wallonie-Bruxelles par l’AJP (Association des journalistes professionnels) montre que seules 28 % des personnes vues ou interrogées dans nos médias (presse quotidienne, journaux parlés et télévisés) sont des femmes.

« Cette absence complète d’égalité des genres est un vrai problème, soulève Martine Simonis, présidente de l’AJP. Même dans les secteurs d’activité où il y a beaucoup plus de femmes, comme l’enseignement ou la santé, on n’a pas de parité dans les médias. En politique, il y a environ 30 % de femmes. Or, elles n’apparaissent qu’à 15 % ! Et quand elles sont présentes, les femmes le sont le plus souvent en qualité de témoin, de victime ou de quidam qu’en qualité d’experte. Les plus de 65 ans, qui sont pourtant plus nombreuses que les hommes, sont également sous-représentées. »

La presse quotidienne ne fait pas mieux. On se souvient de cette série d’interviews sur le bien-vivre à Bruxelles: huit témoins interviewés, huit hommes...

  • Les journalistes sont-ils sexistes ?

On ne fera pas dire cela à Martine Simonis. Pour elle, les causes de ce déséquilibre sont multiples. « Est-ce parce qu’on va toujours chercher les mêmes “bons clients média” ? Parce que les journalistes, majoritairement des hommes, vont plus facilement vers ceux qui leur ressemblent ? Parce que les femmes ne veulent pas apparaître dans les médias ? C’est aux rédactions de se poser les bonnes questions. »

L’AJP et le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) ont fait le tour des rédactions pour exposer le problème, chiffres à l’appui : « On ne nous croyait pas. »

Le plus souvent, les journalistes se sont montrés disposés à changer leurs pratiques, et à réfléchir à la manière de présenter ou d’interviewer les femmes. « Il ne faut peut-être pas s’interdire de parler de son physique ou de ses enfants, mais toujours se demander si on l’aurait fait de la même manière pour un homme », suggère Martine Simonis.

Autre enseignement de l’enquête de l’AJP : alors que, depuis des années, 70 % des diplômés en journalisme sont des femmes, elles ne représentent que 30 % des membres des rédactions d’information générale. C’est une exception belge.

Partout en Europe, on obtient au moins la parité. « Il y a peut-être une gestion un peu machiste des rédactions ? interroge Martine Simonis. À compétences égales, on choisit plus volontiers un garçon. On constate aussi qu’après 35 ans, les femmes quittent la profession, très précarisée. Elles disent qu’elles doivent gagner leur vie et que ce métier est inconciliable avec une vie de famille. »

La situation des jeunes femmes pigistes, voilà qui pourrait faire deux colonnes à la une.

Céline Gautier

Pour en savoir plus:  www.quelgenredinfos.be