Des femmes dans la recherche: pour quoi faire ?

Mis à jour le 12 février 2018 par ELLE Belgique
Des femmes dans la recherche: pour quoi faire ?

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Parce que les médicaments, les voitures et les objets qui nous entourent sont conçus par ou pour les hommes. Il est temps que ça change.

Un hôpital dans la région liégeoise. Une femme d’une quarantaine d’années vient d’arriver aux urgences. Elle est essouflée, au bord de l’évanouissement. En salle d’attente, on lui demande de patienter, suspectant une crise d’angoisse. Finalement, le médecin qui la reçoit diagnostique un infarctus. Avec étonnement : les symptômes de la patiente ne correspondent en rien à ceux qu’il a étudiés. Normal : hommes et femmes ne réagissent pas de la même façon à une crise cardiaque. Et ce sont les manifestations des premiers qui sont le plus souvent enseignées. La patiente liégeoise aura eu la chance de n’être pas renvoyée chez elle, car c’est arrivé...

L’anecdote le prouve : nous ne sommes pas égaux devant la médecine, et devant la science en général. Et la faible représentation des femmes dans les auditoires, les laboratoires ou les salles de test a des conséquences concrètes.

Dans l’armoire à pharmacie, par exemple. Entre 1997 et 2000, une dizaine de médicaments étaient retirés du marché américain. Tous parce qu’on les pensait dangereux pour la santé, bien sûr. Huit étaient plus dangereux pour la santé des femmes que pour celle des hommes. Pas besoin d’un post-doctorat en sciences appliquées pour expliquer cette « injustice ». Nous ne réagissons pas de la même manière aux mêmes traitements, c’est sûr. Mais – le saviez-vous ? – les produits pharmaceutiques sont principalement testés sur des sujets masculins, rarement l’inverse. « Je me rappelle que, pendant mes études, seuls les garçons servaient de volontaires aux expériences en labo. Moi, je n’avais pas le temps, j’étais déjà maman. À l’époque, on pensait que c’était plutôt un signe de désintérêt de la part des filles ! » réalise une médecin généraliste.

Et pourtant, même les souris de laboratoire sont toujours sélectionnées en fonction de leur sexe ! Ce n’est que depuis octobre 2014 qu’une loi oblige les chercheurs américains à intégrer des femelles dans leur protocole. Pourquoi cette partialité ? Parce que les femmes, ou les femelles, au métabolisme moins constant, exigent des expériences plus laborieuses, moins expéditives. Composer avec le cycle menstruel ? Un casse-tête. Résultat : les études se basent sur les réactions masculines et, mises à part les femmes enceintes, les notices posologiques parlent pour tous, tous sexes confondus. « Pour autant, les cellules féminines et masculines sont structurellement distinctes et ne réagissent pas toujours de la même manière à la chimie d’un médicament. Il serait temps d’en tenir compte », poursuit notre généraliste. Mais ça, on ne s’en rend compte qu’après, une fois le médicament vendu. CQFD.

Avez-vous déjà essayé de boucler votre ceinture alors que vous étiez enceinte, ou juste pourvue d’une poitrine plus grosse que la moyenne ? Pas évident, n’est-ce pas ? Normal : l’industrie automobile, elle aussi, néglige allègrement la moitié de l’humanité.  Dans le cadre des crash tests, alors que les premiers mannequins anthropomorphes étaient conçus dans les années 60 (après le bref recours à des cadavres, à des vivants volontaires et à des animaux !), il a fallu attendre 2013 pour que soit créé le premier dummy féminin. Depuis plus d’un demi-siècle, les crash tests dummies sont des simulacres d’hommes et personne n’a l’air de s’en soucier. Résultat : la hauteur des repose-tête ou des airbags de nos voitures est calibrée sur un corps moyen d’homme. La rigidité des sièges (qui font effet trampoline lors d’un choc frontal) est conçue en fonction d’une corpulence moyenne masculine. Ce dispositif les protège mieux que nous en cas d’accident. « Plus légère, la conductrice est catapultée plus loin et est a fortiori plus exposée à un coup du lapin, atteste Anna Carlsson, la chercheuse suédoise à l’origine du premier dummy féminin. Cette négligence n’est pas le fruit du hasard. Il est simplement plus complexe de concevoir la réplique d’une femme moyenne que d’un homme moyen, car celles-ci présentent des morphologies globalement plus variées. » L’industrie automobile a donc toujours rechigné à investir dans l’élaboration d’une poupée correspondant au plus grand échantillon de population féminine possible. Pis encore, les femmes enceintes n’ont pas davantage été prises en compte pour les crash tests, or 82 % des morts de fœtus ayant une cause connue sont provoquées par des accidents de voiture.

Tout cela parce qu’au sein de l’Union européenne, à peine plus de 10 % des hautes fonctions académiques, dans les matières scientifiques, sont tenues par des femmes. Depuis leur création en 1901, seuls 3 % des prix Nobel scientifiques ont été attribués à des femmes, soit seize prix seulement, dont deux à la française Marie Curie. Jusqu’à présent, aucune Belge au palmarès.

À force d’études et de campagnes, on connaît assez bien les raisons qui éloignent les filles des carrières en blouse blanche. « Elles souffrent encore d’un manque de confiance en elles et d’une forme de sexisme à l’embauche. En tant que femme, on doit parfois démontrer plus qu’un homme, prouver davantage nos compétences pour décrocher un poste », témoigne Nadine Mattielli, professeur en géologie à l’Université libre de Bruxelles. « Nous craignons aussi de sacrifier notre vie privée, de devoir partir sur le terrain ou d’effectuer des recherches à l’étranger pour réussir », poursuit la jeune géologue, qui a deux enfants.

En revanche, on se pose peu de question sur la sous-représentation des femmes comme « cobayes » de la recherche en laboratoire. Pour faire bouger les choses, on encourage l’adoption d’une approche « genrée », d’une science qui rende compte des particularités de chaque genre. En d’autres mots, il n’est plus admis de considérer homme et femme comme biologiquement identiques. Leurs particularités et leurs besoins spécifiques comptent parmi les facteurs déterminant pour la validité d’une recherche.

Enfin, féminiser la science, c’est d’abord se débarrasser des vieux clichés, faire comprendre aux filles que les sciences, c’est plus que le programme de mathématiques imposé à l’école. Ce que fait BeWise, l’association belge de promotion des femmes dans la science. « Nous organisons des séances d’info, des ateliers dans les écoles, pour montrer que les sciences recouvrent un vaste terrain d’exploration en tous genres, de la sécurité alimentaires aux transports urbains, de la conception des prothèses aux cosmétiques, raconte Tatjana Vogt, professeur de chimie à l’université catholique de Leuven (KUL) et présidente de BeWise. Demandez à une jeune fille d’aligner, de retranscrire, de manipuler des chiffres, elle risque de ne pas s’enthousiasmer. Suggérez-lui de participer aux études sur le changement climatique en effectuant exactement les mêmes opérations, elle y verra tout de suite plus d’intérêt ! » Une (r)évolution scientifique est en marche.

Louise Culot