Mode : les 10 temps forts de 2014

Mis à jour le 16 février 2018 par Elisabeth Clauss
Mode : les 10 temps forts de 2014

Open

Les lignes bougent. Le monde, la mode, l'économie, la façon de consommer, la création, les moyens d'expression. L'une des conséquences de ces bouleversements identitaires ? L'industrie du vêtement s'adapte et réfléchit. Les directeurs artistiques entament leur traditionnelle valse d'une maison à une autre et nous, et nous, promis, on va réfléchir à notre shopping. En 2014, la mode a fait des vagues, et il s'est passé ceci...

1/
1526649_10201281669472950_889979320_n

Jean-Paul Lespagnard en vedette aux Galeries Lafayette

De janvier à avril 2014, le jeune créateur belge si talentueux, adorable et facétieux, déballait ses délires bien ficelés à la Galerie des Galeries. Ce qui n'est pas donné à tout le monde (demandez à ceux qui ont essayé).

Lespagnard avait investi jusqu'aux vitrines du grand magasin qui aurait fait pâlir Zola, haut lieu consumériste et touristique – plus visitées que la Tour Eiffel, qui ne change pas au gré des saison et l'où on ne vend rien, si on y réfléchit bien. Il a retourné Paris avec l'univers bâti de dérision et de tendresse de sa collection Till We Drop (littéralement, "jusqu'à tomber"), sur le thème du tourisme de masse au Mexique (pas le côté "spirituel-Inca", "la symbolique des vanités", non. Plutôt : "on plonge dans la piscine à 9h du matin après le premier cocktail parce que c'est all-inclusive"). Il a fait lespagnard avec du cochon, et l'expo a dû être prolongée tellement les gens s'y pressaient. All-in, on vous a dit.

2/

fashion week berlin: hien le modenschau

Comment Instagram change la mode

Le phénomène n'était pas neuf, mais a littéralement explosé l'année passée.

Tombée dans l'oubli d'une appli, l'époque où l'on attendait la sortie des magazines pour découvrir les premières images des défilés de mode de Paris ou de New York. Désormais, les photos des vêtements et des accessoires sont sur Instagram avant même que le mannequin ait quitté le podium.

Un changement de tempo qui impacte toute l'imagerie de la mode, soulignait le New York Times début avril 2014. Sans même parler des possibilités de copie instantanée pour les marques de fast fashion, l'immédiateté de la diffusion des images sur Internet, livrée sans analyse, est en passe de modifier la façon dont les marques réfléchissent leurs shows. Au mois de mars à Paris, le décor du défilé Chanel  - un incroyable supermarché reconstitué - était dévoilé une demi-heure avant le début du show, sur les écrans tactiles du monde entier.

Un changement de focus, qui implique que même sur place, on regarde désormais un défilé à travers les quelques centimètres carrés de son téléphone. Les designers en tiennent de plus en plus compte dans la présentation et même le stylisme de leurs collections. Les défilés, d'événements commerciaux, deviennent des messes médiatiques et sociales, calibrées pour être perçues en images carrées.

Alexander Wang lui-même avouait au NY Times que « la façon dont nous photographions la mode, la façon dont nous la mettons en scène, et la façon dont nous concevons les vêtements a changé (…) Nous essayons de penser aux photos qui sortiront en ligne, à ce que les photographes saisiront par rapport à ce que le public verra. » Il ajoute : « les images sont quelque chose que nous prenons profondément en considération, en développant la collection. Parfois, je dois le reconnaître en tant que designer, on tombe dans le piège de penser un vêtement pour la photo plutôt que pour  ce qu'il donnera sur le marché ou dans un show-room. »

Tiziana Cardini contributrice au Vogue Italie et directrice du grand magasin de mode milanais La Rinascente, estime que « la mode est devenue bi-dimensionnelle. Elle est juste plate. Je constate que les stylistes, en particulier les jeunes, envisagent les coupes et les volumes d'une manière totalement différente ; les couleurs également. Je pense qu'ils prêtent plus attention à la photogénie d'une tenue. Le Web a réellement modifié le langage. »

Modifier le langage, et d'une certaine manière, appauvri la façon dont la mode est appréhendée. Sur une photo Instagram, on capte très peu de détails, on oublie les finitions, on passe sur les heures de travail et sur tout le savoir-faire. On ne s'arrête que sur une impression. Un élément important, mais à un certain niveau, également nivelant.

Pourtant, le retentissement que les réseaux sociaux offrent aux collections ne peut et ne doit plus être négligé. Alors que jusqu'aux années 2000, il fallait en moyenne 5 ans à un nouveau créateur pour être connu (et même pas encore vendu) sur tous les les continents, ça prend désormais 5 secondes.

Ce n'est là, sans doute, qu'un aspect parmi tant d'autres, du monde qui est passé du point de croix, au 3 point zéro.

3/

AEG5

De la science fiction à la science fashion

Entre 2000 et 2010, la consommation de textile dans le monde a augmenté de 47% (j'en suis en partie responsable, vous aussi, avouez).

En Angleterre, une femme porte en moyenne un vêtement 4 fois, avant de l'oublier au fond d'un placard ou de s'en débarrasser.

50% de l'impact écologique d'un vêtements intervient au cours de son entretien (lavage, pressing...) Donc, l'autre moitié, c'est la production.

La consommation actuelle de textiles, dont la plus grande partie est vestimentaire, n'est plus viable pour l'avenir. AEG, dont les piliers de développement sont depuis longtemps l'innovation et le développement durable (ils appellent ça "l'innovation durable"), a lancé via la réalisation d'un documentaire de 45 minutes une grande réflexion sur le futur des matières premières nécessaires à la fabrication des vêtements, et sur l'impact écologique de leur entretien. Basiquement, rien ne sert de passer des années à faire de la recherche sur le meilleur usage des machines à laver, si on met n'importe quoi dedans. On est d'accord qu'on ne vous parle pas du stylisme.

Une consommation de mode durable, c'est arrêter d'acheter n'importe quoi n'importe quand dans n'importe quelles quantités (30% des vêtements sur lesquelles on craque comme sur un hamburger dans le mass market restent dans le sac en plastique ou gardent leur étiquette dans nos placards). Mais c'est aussi les faire durer plus longtemps. Le rapport entre le double cheese et votre chemise ? Les nouvelles technologies de production des textiles sont un enjeu aussi fondamental que la réflexion sur l'alimentation mondiale. On est ce qu'on mange, on est ce qu'on porte, et le monde continue de tourner comme le tambour d'une machine à laver.

Dans THE NEXT BLACK, diverses entreprises, comme Adidas ou Patagonia font part de leurs recherches en développement de textiles durables et intelligents. Les tissus antibactériens, ce genre de choses. Patagonia a lancé une campagne du pub pour leurs collections : "Vous n'avez pas besoin de cette veste ? Ne l'achetez pas". Votre pull est troué ? Reprisez-le". (On imagine le bazar dans les enseignes de fast fashion que vous connaissez bien). Des chercheurs interviennent, dévoilant des textiles de science-fiction. De fioles de labo, on fait sortir des matières vivantes.

drydye4

Prenez 45 minutes, c'est la moitié du temps qu'il vous faut pour faire les soldes cette semaine. Regardez le film. Vous découvrirez comment des machines de labo sont en train de transformer la façon dont vous vous habillerez dans le futur. Vous entendrez des chiffres qui font froid dans le dos alors que les vêtements sont supposés réchauffer. Et vous verrez des matières que vous voudrez porter, là, tout de suite, parce que les fringues de l'avenir, elles seront intelligentes. On n'a plus qu'à l'être aussi.

4/

Jean-Paul Lespagnard

Ces créateurs qui veulent changer les règles du jeu

C'est un balbutiement, mais c'est ainsi que commencent les changements de paradigme. Deux maisons, Jean-Paul Lespagnard et Schiaparelli,  décidaient en pleine fashion week, et quasi simultanément, de ne plus suivre le calendrier des fashion weeks.

Bien sûr, c'est plus facile quand on n'est pas un mastodonte de l'industrie, mais une structure modeste en terme de diffusion. C'est aussi pour cela qu'ils peuvent désormais se permettre d'ouvrir la voie.

Le fonctionnement des fashion weeks est bien rôdé, depuis une quarantaine d'années à Paris, dix de plus à Londres : une marque présente sa collection, les acheteurs des boutiques pré-commandent les modèles qu'ils vendront à la saison suivante. Dans les 6 mois d'intervalle entre le show et la mise en rayon, en fonction des commandes, la marque produit. Une pièce qui n'a pas été suffisamment plébiscitée restera un prototype, dans les archives.

De plus en plus de créateurs y voient une incohérence, d'autant que ce qu'on porte en hiver en Europe, ça n'est pas valable en Asie ; les modes de vies sont différents d'un marché à l'autre, et selon la météo, tout simplement.

Jean-Paul Lespagnard, qui nous avait habitués à des défilés-événements, a choisi de dévoiler sa collection dans l'intimité de RDV avec ses acheteurs en juin, afin de délivrer ses pièces directement au moment des shows, et de fournir les boutiques avant tout le monde : "Le but est de présenter, vendre et communiquer une collection et de la diffuser directement quelques semaines après dans les boutiques. Ce qui à mon sens correspond mieux aux nouveaux systèmes de communications et de distributions."

Même prise de position du côté de la Maison Schiaparelli, la marque de Couture française qui renaît de ses cendres 60 ans après sa fermeture, qui ne dévoilait sa première collection de prêt-à-couture (saison automne/hiver) qu'à la mi-juin, à peu près au moment où elle devenait disponible en boutique.

C'est une démarche plus évidente pour des structures qui n'ont pas des centaines de points de ventes à fournir, mais qui pourrait faire école. Le monde va plus vite, la mode va plus loin.

5/

Photo Inez & Vinoodh

Hermès nomme une nouvelle directrice artistique formée à l'Académie d'Anvers

L'annonce est tombée en juillet dernier : Nadège Vanhee-Cybulski, Française de 36 ans diplômée de l'école de mode d'Anvers en 2003, prenait la relève de Christophe Lemaire à la tête de la création d'Hermès.

Après un passage chez Delvaux, 3 années au studio de création de Maison Martin Margiela, 3 années chez Céline, puis 3 années chez The Row (la marque des soeurs Olsen, qu'elle a faite couronner en 2012 d’un CFDA Award pour le prêt-à-porter et en 2014 pour la section accessoires),  Nadège Vanhee-Cybulski se plonge dans l'univers de l'enseigne de luxe française.

Nous serons là pour découvrir sa première interprétation de la femme Hermès lors de la fashion week de mars 2015, à Paris.

6/

Vacca2

Anthony Vaccarello X Versus Versace

Lors de la Fashion Week de New York en septembre, Anthony Vaccarello présentait le fruit de sa collaboration avec Versus Versace. Plus Vacca que Versa, chic et chaud, magnifique.

On retrouvait dans cette collection, noire et or, blanche et argent, les fétiches du Belge : des silhouettes toutes en jambes - les jupes sont ultra courtes, échancrées et découpées -, des oeillets, du cuir ajouré, des asymétries.

Bien sûr, quand on hybride Versace et Anthony Vaccarello, on obtient du très seyant, de l'ultra féminin. Et une élégance particulière, construite une silhouette après l'autre. Les mannequins affichaient bonne mine et cheveux sains genre pub pour shampoing - ça n'a pas toujours été le cas chez Versace - et il émanait de cette collection une absolue sophistication, une pudeur dans le pouvoir retrouvé de ces amazones décomplexées.

look_90_VRAV2015LK040_10

7/

© Alfredo Piola
© Alfredo Piola

Cédric Charlier X Petit Bateau

Le créateur belge à l'univers habité de références épiques ultra épurées et habillé de coupes sharp, de matières délicates et de détails qui ont l'élégance d'être subtils, a réinterprété les rayures Petit Bateau. Une merveilleuse façon de faire bouger les lignes, disponible en boutique Petit bateau, chez Hunting and Collecting et en ligne depuis  début décembre.

Démonter les classiques pour réinventer une mode qui coupe le souffle même si c'est un coupe vent, c'est bien belge : "Ce sont de très bonnes pièces de base. Généralement je travaille avec des éléments plus sophistiqués pour mes défilés, mais je pense que mon style se reconnaît facilement dans cette collection".

Vogue la galère, quand elle est griffée créateur.

8/

photo

Rihanna dingue de mode belge

La star ne peux plus se passer de son Brillant version surréaliste. Aperçue l'été passé en Anthony Vaccarello, Riri a compris que le vrai chic vient de la Belgique.

A son bras cette semaine, non pas un joli danseur ou le tumultueux Chris Brown, mais un sac 100% peaceful, dont le seul paradoxe est son statement : "Ceci n'est pas un Delvaux". Pour continuer d'asseoir sa nouvelle image de fashionista avisée qui pioche dans le meilleur de la création belge, ceci est une bonne idée.

Ce sac fait main en série limitée, issu de la sérié des "Humeurs de Brillant" créés en 2008 par Didier Vervaeren, est un accessoire décalé, qui démontre avec une élégance absolue que le luxe est encore plus désirable quand il ne se prend pas au sérieux. Riri aussi, et elle a tout compris.

9/

britain jean paul gaultier

Jean-Paul Gaultier arrêtait le prêt-à-porter

Pendant la Fashion Week parisienne en septembre, au Grand Rex à Paris, le créateur-farceur présentait son ultime collection prêt-à-porter, sous le thème d'élection de Miss, et après une quasi émeute à l'extérieur.

Les shows de Gaultier sont toujours extrêmement courus, parce que ce sont des spectacles à l'image de la personnalité fantasque et appliqué du designer qui agite la mode depuis plus de trois décennies. De toute cette fashion week, son défilé était sans doute le plus attendu, puisque s'il a annoncé arrêter le prêt-à-porte, qu'il conserve la haute couture et la partie cosmétique de son activité, chacun voulait lui rendre hommage. Et découvrir ce qu'il préparait comme excentricité événementielle.

A l'extérieur, la foule se pressait contre les barrières de sécurité, poussait, bousculait, invectivait. Si vous voulez savoir où étaient les gens les plus discourtois de Paris ce soir-là ne cherchez pas, il étaient là, partie d'une marée humaine qui tentait de pénétrer dans le cinéma.

Ce show, finalement, ce n'était pas un chant du signe, mais le moment, festif dans le forme, était remuant tout de même. Signe que les temps changent. Sous une pluie de confettis dorés peut-être, avec une boule dans la gorge, toutefois.

photo

10/
Photo By Patrick Demarchelier - Maison Martin Margiela2

John Galliano chez Maison Martin Margiela

En octobre 2014, le créateur le plus montré du doigt ces dernières années devenait officiellement  directeur artistique de la maison au staff le plus discret de Paris.

Martin Margiela, dans ses grandes années, a toujours été rebelle du système. Démonter les codes de la mode, démonter les vêtements, concentrer l'attention sur les collections en masquant le visage des mannequins, focaliser la tension sur son équipe en cachant le visage de ses collaborateurs au public.

Renzo Rosso, président du groupe OTB (Only The Brave) qui possède MMM, a déclaré que "John Galliano est l'un des plus grands, indéniables talents de tous les temps. Un créateur unique, exceptionnel, pour une Maison qui a toujours challengé et généré l'innovation dans le monde de la mode. Je suis impatient d'assister à son retour, pour créer les rêves de mode dont lui seul est capable, et je lui souhaite de trouver chez nous sa nouvelle maison".

Sa première collection sera révélée lors de la Haute Couture, en janvier prochain, mais à Londres. Il est de nouveau margielà où on ne l'attendait pas.