Saint Laurent, la création en grand

Publié le 24 septembre 2014 par Juliette Debruxelles
Saint Laurent, la création en grand

YSL

Un long (très long) métrage pour une plongée dans l’univers torturé du couturier adulé. Notre analyse.

Gaspard Ulliel, immense et trouble, métamorphosé en Saint Laurent, entièrement nu (et sacrément bien gâté par la nature). Une « sortie du placard » – au propre comme au figuré – comme on n’en a jamais vu. Une scène marquante parmi d’autres, distillées en 2 h 30 d’un film long, et dense.

Long, parce que c’était nécessaire pour raconter les moments intimes de l’un des plus grands créateurs du siècle dernier. Nécessaire pour tenter de percer la complexité d’un personnage inconstant, bouffé par son génie et l’air du temps. Dense, parce que ce film est une œuvre d’art. « Le film d’un artiste sur un autre artiste, dit Jérémie Renier. Bertrand ( Bonello, le réalisateur,  à qui on doit aussi “L’Apollonide”, NDLR) avait son film en tête, et il n’a pas fait de concessions. Le résultat est pointu, presque rock. »

Une performance qui n’épargne rien au spectateur, et ne s’encombre pas de considérations commerciales. « Ce n’est pas un divertissement », murmure-t-on dans les milieux autorisés. Mais on pourrait tout aussi bien le crier. Car dès les premières scènes, on sait que l’on vient d’être embarqué vers une expérience compliquée. Presque aussi compliquée que l’histoire de la réalisation du film que Pierre Bergé a tenté, entre jeux d’influences et déclarations fracassantes, de faire interdire. Une pression qui – aux dires des comédiens – n’a pas influencé le jeu, les intentions ou le résultat.

Un film VS une Œuvre

Rien de linéaire, rien d’attendu, rien de déjà vu. Un traitement bien différent du film « concurrent », celui de Jalil Lespert, sorti il y a quelques mois. La réaction de Bertrand Bonello lorsqu’il a appris qu’un autre film se montait sur le sujet ? « J’ai été très surpris, évidemment. Nous étions au travail depuis plusieurs mois lorsque l’annonce du film de Jalil Lespert a eu lieu. Ça a forcément rendu les choses très compliquées et nous avons dû franchir beaucoup d’obstacles pour arriver à ce que le film se fasse. Malgré le fait que nous avions beaucoup d’avance, la priorité des producteurs de l’autre film était de passer en premier. Je n’avais aucune envie de bâcler le mien pour entrer dans une guerre stérile. J’en ai pris mon parti, en me disant que l’existence d’un film plus officiel allait prendre en charge les passages obligés du biopic, et donc que j’en étais dédouané. Quelque part,
le film de Jalil Lespert m’a offert plus de liberté. »

Ici, entre pudeur et fulgurance, on découvre la fragilité de l’homme. On assiste, impuissant, aux effets secondaires de la création sur une personnalité complexe. On comprend, un peu mieux, que le milieu de la mode est dévorant. On pense une seconde à Galliano, forcément, et on se demande si Saint Laurent se serait fait broyer, lui aussi, si internet avait existé. Drogue, excès, flottements, partouzes, dépression. Derrière le costume impeccable et le sourire affable, un monstre de douleur. Et un grand amoureux.

Amoureux de Pierre Bergé (Jérémie Renier, réaliste et ostensiblement discret). Amoureux de Jacques de Bascher (Louis Garrel, formidable), dont il est fou. Le même Jacques qui partage alors la vie de Karl Lagerfeld, et qui la partagera jusqu’à sa mort, en 1989. Amoureux de son égérie, Betty Catroux (Aymeline Valade, ravissante), rencontrée dans la mythique boîte de nuit « Chez Régine ». Une longue scène que n’importe quel autre réalisateur aurait fait couper. Mais pas Bertrand Bonello, attaché aux respirations de son propos.

Ulliel se révèle

On parle du « rôle de la vie de Gaspard Ulliel ». « Pour l’instant ! » répond-il. Une ressemblance incroyable, un jeu d’acteur bluffant, une vraie trouvaille pour le film. « C’est en effet le plus grand et le plus beau rôle qu’on m’ait offert jusqu’à présent. J’avais pris un peu de distance car je trouvais que certains choix que j’avais faits ne me correspondaient pas. J’ai dû fournir un gros travail. Essayer de ne pas être dans le mimétisme. Je me suis beaucoup documenté, j’ai travaillé sur la voix, la diction, très particulière, jusqu’à trouver mon propre rythme. J’ai pas mal maigri, ce qui a donné à mon corps un autre mouvement, affecté mes postures. J’ai mis du temps, d’ailleurs, après le tournage, à retrouver mon poids, à sortir de cette autre enveloppe corporelle. Je portais des perruques, mais le maquillage était très léger. Ce n’était pas un déguisement, c’était d’ailleurs rassurant. »Le réalisateur décidera aussi, plutôt que de grimer Gaspard Ulliel, de confier le rôle de Saint Laurent au crépuscule de sa vie à l’immense Helmut Berger (acteur fétiche de Luchino Visconti et surnommé surnommé « le plus bel homme du monde » par la presse pointue des années 80).

Une époque

Des petits et grands abandons, de la frustration, des chagrins séchés par la rigueur. Toute une époque traversée, de 1967 à 1976. « On aurait pu resserrer davantage, commente le réalisateur. C’est une décennie tellement forte… On aurait pu aussi commencer en 1965, avec la robe Mondrian, qui marque le moment où Saint Laurent cesse d’être post-Dior pour devenir Saint Laurent. Thomas (Bidegain, coscénariste, NDLR) et moi avons très tôt choisi de nous en tenir à deux collections emblématiques, les collections “Libération” de 1971 et “Opéra-Ballets russes” de 1976. La première fait scandale : en 1971, en plein hippie chic, Saint Laurent habille les femmes comme leurs mères, puisant dans sa passion pour la sienne et les actrices des années 1940… C’est un scandale journalistique. Six mois plus tard, tout le monde s’habille aux fripes. Le deuxième défilé est, quant à lui, sous influence orientale : Gauguin, Delacroix, Matisse, jusqu’à l’Orient russe. Nous avons chapitré le scénario en trois parties. La première, qui va jusqu’au défilé 1940, juste avant la fameuse photo où Saint Laurent pose nu, nous l’avons appelée “Le Jeune Homme”. La deuxième, de la photo à la fin de l’histoire avec de Bascher, c’est “La Star”. Et la troisième, qui se passe en 1976, “YSL” : Yves devient une marque, il ne sait plus qui il est… C’est là que le contraste est le plus important entre le haut et le bas. Un psychiatre – qui connaissait celui qui suivait Saint Laurent – l’appelait “le liftier” : il ne cessait de monter et de descendre… » Ce sentiment d’ascension et d’écrasement est en tout point comparable à celui que l’on ressent, nous, face à l’écran.