Chronique du cabinet

Mis à jour le 16 février 2018 par Juliette Debruxelles
Chronique du cabinet

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Etait-ce la chaleur, le bagel de midi, la réunion qui n’en finissait pas ? Etait-ce un virus, un ras-le-bol, une envie, un besoin ? Toujours est-il qu’entre sourire crispé, gargouillements et soulagement, tu as tranché. Et te voilà en chemin pour transgresser la règle absolue de la vie pro : faire caca au bureau.

Alors il a fallu te lever. Murmurer un « j’arrive » enjoué. Traverser l’open space, air détaché, fesses serrées, honte en étendard. Jusqu’à la porte des «vécés», que tu as poussé après avoir vérifié que personne ne te suivait.
Il t’en a fallu du courage pour dérouler trois mètres de papier, les enrouler autour de ta main, puis autour de la planche, puis autour de ta main, puis autour de la planche. Il t’en a fallu, de l’abnégation, quand le souffle de ton assise a fait voler par terre ta petite entreprise. Il t’en a fallu, des efforts, pour recommencer, plaquer les mains sur les bords avant d’enfin te poser, culotte aux chevilles, pieds rentrés pour mieux exprimer l’opprobre.

C’est à ce moment là que la porte du sas s’est ouverte. Un bruit de serrure, et à côté de toi, tout juste séparée par un mur de carrelage qui résonne, une compagne dont tu pouvais entendre le pipi ruisseler.
Alors tu as retenu jusqu’à ta respiration, priant pour que la sonnerie de ton téléphone ne te trahisse pas (il n’y a que toi qui a téléchargé «Tata yoyo», ça t’apprendra).
Quand elle est sortie du cabinet voisin, elle s’est lavé les mains, actionnant la soufflerie, couvrant alors le bruit de la possible arrivée d’une autre personne pour la remplacer.
Quand le silence épais s’est fait, tu ne savais plus si tu étais seule ou pas.
Peut-être qu’à côté de toi se tenait une nouvelle compagne d’infortune, silencieuse, elle aussi, car alertée par le signe rouge de ton loquet.
N’en pouvant plus, tu as décidé que le temps était venu de te soulager.
C’est là que tu as actionné la chasse d’eau d’une main, tout en amenuisant, de l’autre - enrubannée de papier - le bruit d’un vent trop longtemps étouffé.
Oui, tu as pensé aux 12 litres d’eau gaspillés. Mais tu as recommencé.
Après trois ou quatre fois, tu avais terminé.
Il te restait à checker le niveau de propreté. A utiliser la brosse où s’exposaient des méfaits identiques. Pas d’allumettes, pas de Brise senteur marine. Juste toi en train de nourrir tes organes en respirant l’air ambiant.
L’oreille collée à la porte, guettant le moindre pas.
Et tu es sortie. Victorieuse, fière, déterminée. Légère.

C’est là qu’elle est entrée.
C’est là qu’elle s’est dirigée vers le cabinet que tu venais de quitter.
C’est là que tu aurais voulu crier. Lui dire de ne pas y aller, pour vous, pour votre amitié. Au nom de ce dossier que vous aviez un jour partagé.
Mais tu as baissé lâchement le nez. Tu as rampé jusqu’à ton poste que tu avais quitté 45 minutes plus tôt dans l’indifférence générale, prête à recommencer à fumer pour justifier cette absence longue-durée.
Tu n’es pas fière, pourtant, tu l’as fait. Tu l'as fait au bureau. Cet endroit où tu passes plus de huit heures par jour sans jamais laisser s’exprimer tes sphincters.
Tu l’as fait ! Et ton exploit, ce n’est pas d’y être allée. Non. Ton exploit est d’avoir réussi à te retenir jusque là.
Alors relève la tête, amie, lectrice, collègue croisée tout à l’heure vers 14h à qui je dédie cette ode. Toi qui m’as salué d’un sourire contrit avant de disparaître dans les méandres de la société.
Et je te le dis, au nom de toutes les constipées, de toutes les employées : faire caca est un droit qu'à partir de ce jour, grâce à toi, il nous reste à assumer. Tête haute, poing lavé !