Les futurs designers de La Haye

Mis à jour le 14 février 2018 par Elisabeth Clauss
Les futurs designers de La HayeSarah Lauwaert KABK 2016 Electriciteit Fabriek. Photo Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures

Le département mode de la Koninklijke Academie van Beeldende Kunsten de La Haye vient de présenter son défilé de fin d'année, au coeur d'une installation industrielle spectaculaire, dans une mise en scène digne d'un film de Jeunet et Caro.  

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La mise en perspective de Didier Vervaeren, consultant en mode : "Jurgi Persoons dirige cette école de stylisme. Il est l'un des créateurs importants de l’histoire de la mode belge. Diplômé de l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers en 1992, génération post Six +1, il avait dans ses collections la force et la maîtrise qui arrivent à créer ce mariage entre l’artisanat (le travail de la main) et l’industrie du vêtement bien fait. Ce qui manque cruellement aujourd’hui, c’est-à-dire des pièces intemporelles, des collections hors du temps. Déjà très androgyne presque « Queer » avant l’heure, le truc tendance de nos jours avec un marketing qui impose le « no gender » à toute les sauces. Avant-Garde Jurgi et visionnaire. Pas étonnant qu’une telle personnalité se retrouve à la tête du département mode de La Haye en y apportant son expérience, son réseau et sa volonté toujours vierge de bousculer les codes de la mode."

Les points forts d'une école sise dans une "toute petite ville", entourée tout de même d'une tradition esthétique, historique et culturelle majeure :

Selon DV : "D'abord, KABK se démarque par un décloisonnement dans l’intitulé de la formation dispensée en anglais car cette langue a des mots plus justes « Fashion and Textile Department ». Autrement dit, dans la pédagogie la mode et le textile sont envisagé ensemble et laissent les sensibilités se développer de la même manière puisque le dénominateur commun c’est le matériaux, du fil au tissu. Ce qui donne un point de vue très libre et certainement plus transversal dans l’approche du vêtement. Le résultat, 8 finalistes en Master qui choisissent de présenter leur concept sur podium ou en installation avec le même souci du porter (pas forcément prêt-à-porter) car c’est bien de vêtement qu'on se soucie. La mode avec plusieurs vocabulaires.

On observe aussi une similitude avec l’école belge puisque c’est une académie qui mélange des tas d’options artistiques, et implique une équipe de professionnels compétents tous actifs dans leur vie extra-scolaire. Je pense notamment à Peter de Potter pour n’en citer qu’un, qui a réalisé avec les étudiants le magazine qui accompagne la présentation au public et qui est d’un très haut niveau dans le panorama de la presse papier aujourd’hui. Programme fort, identité, sens du concept, défilé, outils de communication modernes et promotion bien gérée, c’est la clé pour une école de mode dans le brouhaha des écoles où la quantité prime souvent sur la qualité. Une école à haut potentiel."

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Fin juin à la Elekrticiteitfabriek, l'école néerlandaise a donc dévoilé ses talents. Selon la même organisation stylistique que l'Académie d'Anvers, 4 années de cursus, un passage de costumes éthiques et historiques pour donner de la perspective à la notion de mode contemporaine.

En préliminaires au défilé, le jury a pénétré l'univers plural et singulier à la fois des étudiants de Master, à l'occasion d'une installation scénographiée dans un chantier, image symboliquement pertinente pour ces aspirants designers.

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"C’est Bob Verhelst, le scénographe du MoMu d’Anvers, contemporain de la bande des Six et très proche de Martin Margiela, qui a accompagné les étudiants dans l'élaboration de cette installation. Encore une force de cette pédagogie que de réfléchir à conceptualiser les collections jusqu’aux moindres détails que sont l’environnement, l’espace, le message et au final la vitrine d’une boutique de mode." DV.

Le magazine, coordonné par Peter de Potter
Le magazine, coordonné par Peter de Potter

Ils sont jeunes, idéalistes, relativement peu désabusés. Alors Sarah Lauwaert a initié une manif' sustainable, avec vestes de sauvetages gonflables – sera-t-elle suffisante pour amortir les chocs écologiques de l'avenir ? - tandis que Berta Pous Infante proposait une collection de macramé en matériaux et fils de récup'. Très « Ken Loach rencontre Ab'Fab » pour l'une, « Coachella X marché bio » pour l'autre.

Sarah Lauwaert par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Sarah Lauwaert par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Berta Pous Infante par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Berta Pous Infante par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures

Jenske Sypkens Smit a de son côté exploré la notion d'identité virtuelle, ce qui reste de nous une fois qu'on s'est mis en scène sur les réseaux sociaux. Matériellement, ça aboutissait à des textures transparentes mais fragiles, à multiples couches de décryptages, et à des chaussures qui protégeaient la cheville d'une « barrière de tulle ». Symptomatique ?

Jenske Sypkens Smit par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Jenske Sypkens Smit par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures

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On l'a constaté en de nombreuses reprises lors des défilés d'écoles, à La Cambre notamment, la notion de « burn out «  occupe aussi les esprit de cette nouvelle génération qui sens la température du futur. Chez Lot Louwerens, des garçons de paillettes abandonnaient leurs costards de bureau pour recouvrir leur contexte tout entier d'éclats brillants. More glitter, more pleasure ? Et bien sûr, la question des codes de genre, la raz de (on va bien se) marée de la prochaine décennie.

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Pour Didier Vervaeren, avec son regard expert et circonstancié (distancié, même) sur la mode, la collection de Woody 's Gravemade aura été l'une des collections les plus marquantes : "de la mode masculine ce qui n’est pas toujours fréquent sur les catwalks des écoles. L’exercice est plus dur, plus dangereux. On n’est pas dans la féminité et dans le fantasme mais plutôt dans comment redéfinir un vestiaire masculin. Cette collection intitulée « Our Dutch Culture » puise dans la mixité de la société néerlandaise d’aujourd’hui avec un clin d’oeil politique sur l’identité pluri-culturelle des cités qui brassent le monde, les religions, les symboles et donc des garde-robes métissées. On est transporté dans un regard sur la religion musulmane, la sub-culture et le point de vue d’une génération, jeune, qui a digéré stylistiquement toutes ces influences. C’est sincère, honnête et relativement optimiste comme vision du futur. Une collection engagée et très portable."

Woody 's-Gravemade par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Woody 's-Gravemade par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures

Enfin Yamuna Forzani a réinventé un Eden de flemme. Des figurants alanguis en tenues de jour à porter la nuit, avec des airs de final sur tapis de Dries van Noten, s'ébattaient tendrement sur une carpette épaisse. Son intention : accéder à plus de qualité en levant le pied sur la cadence. « Je chille, donc j'ai du style ». Dans la même idée, Nadie Borggreve a développé l'idée de protection, même quand elle devient quasi étouffante, à la façon d'un coussin qui amortirait les chocs de la tête (métaphore de l'eau qui dort), tout en entravant ses mouvements – ce n'est pas nous, c'est Kierkegaard qui l'a dit : « L’angoisse est le vertige de la liberté ». Pourtant de la liberté, il y en avait dans ce défilé, sans abîme, et même quelques cimes. Des garçons théâtralisés, en tenues historiques, antiques et romantiques, taillées dans des tissus d'ameublement, donnaient grâce à une collection réfléchie pour envelopper, et littéralement, comme l'ensemble de cette soirée, emballer.

Nadie Borggreve par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Nadie Borggreve par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Nadie Borggreve par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
Nadie Borggreve par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
First Year - par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
First Year - par Etienne Tordoir pour Catwalk Pictures
L'affiche du show, par Ronald Stoops / paul Boudens
L'affiche du show, par Ronald Stoops / paul Boudens

 

Didier Vervaeren & Elisabeth Clauss