La beauté Hermès offerte

Jusqu'au 3 décembre au Grand Palais à Paris, l'exposition "Hermès à tire-d'aile" déploie en huit scènes emblématiques la mémoire des décors de plus d'un demi-siècle de vitrines oniriques imaginées par Leïla Menchari.

A travers « ses mondes », un demi-siècle durant, Leïla Menchari a offert le rêve Hermès aux passants : être touché par ses mises-en scènes millimétrées - elle distinguait la couleur « sable sec » du ton « sable mouillé », passait des heures sur des marchés en plein soleil pour trouver la fleur qui conviendrait à son tableau - ça ne coûtait rien, mais ça fait encore beaucoup de bien.

Entre 1978, où elle est officiellement devenue responsable de la création des vitrines, et 2013, la petite fille qui a grandi en Tunisie et qui courait après les chats au bord de la mer, imprégnée des couleurs et des parfums de son pays, a conçu 157 scénographies. Elle a déroulé le fil du merveilleux, exposé au regard de tous le savoir-faire et l'excellence. Elle en a fait une culture, dans les rues des grandes villes où Hermès était représenté, instaurant un rendez-vous saisonnier pour les esthètes chalands.

Leïla Menchari ©Carole_Bellaiche

Fille de propriétaires terriens du nord de la Tunisie, Leïla, aujourd'hui âgée de 90 ans, a fait les Beaux Arts à Paris, tout en travaillant comme mannequin pour Guy Laroche. Libre parce qu'elle avait été éduquée ainsi, elle s'est présentée en 1961 chez Annie Beaumel, alors responsable des vitrines d’Hermès et initiatrice de cette tradition d'art appliqué. Celle-ci l'a encouragée à débrider son imagination, tout en la guidant pour l'employer efficacement : « Quand je suis arrivée, j'étais très révoltée, très indépendante. Puis j'ai appris qu'il était nécessaire parfois de se canaliser un peu, pour voir son chemin plus droit. Et je crois qu'on est sur le bon. »

Son propos à elle n'était pas mercantile, elle fabriquait de l'enchantement, simplement : « Je viens d'un pays où évoluent de merveilleux artisans, et je les ai toujours adorés. Nous avons par exemple fait fabriquer des sacs spécialement pour les vitrines, qui n'étaient même pas à vendre. On me disait : « Mais Leïla, il n'y a rien à vendre ! ». Je répondais « oui, mais c'est pour regarder ». On m'a acceptée, on m'a aimée, on y a cru ensemble. A la beauté, à la qualité. Je crois que si on s'entoure dans sa vie de ces ingrédients, on est sauvé de l'ordinaire ».

Au fil du temps, ses vitrines sont devenues des expositions, qu'on venait admirer tout exprès : "Les objets que nous mettons en vitrine ont chacun leur rôle, comme dans un film. Chacun doit répondre à une question. A partir de ce moment-là, on est dans un petit théâtre. Et c'est très difficile. Car nous n'avons pas de texte, et les acteurs ne bougent pas. (…) Une fois, j’ai fait une vitrine très simple, avec presque rien : une plage, un récif sculpté dans du marbre blanc qui faisait comme une vague, et puis une paire de lunettes, un maillot. Et je faisais vaporiser dans la rue de l’Eau d’orange verte. Jean-Louis Dumas a d’abord dit « Mais Leïla, ce n’est rien ! », et puis il a vu une dame qui respirait cette odeur, et il lui a dit « Respirez, respirez madame », et comme ça, il a attiré du monde, transmis mon histoire, bientôt il y a eu foule. La clé, c’est de réussir à évoquer des choses que les gens ont aimées, en les exprimant différemment. On brouille les cartes."

 

Axel Dumas, le Président d'Hermès, a grandi dans les premières vitrines de Leïla : « J’ai eu la chance de pouvoir contempler très jeune les mondes qu’elle composait quatre fois par an pour faire rêver les passants du faubourg Saint-Honoré. Comme eux, je me laissais surprendre par ses contes enchanteurs : un champ de blé duquel s’est échappé une fois, oh surprise !, un mulot ; une selle ailée multicolore en lévitation ; le palais étincelant d’une maharani absente… Ses paysages fantastiques étaient tous plus extraordinaires les uns que les autres."

Elle nous a dit en souriant : "Hermès a été le plus beau piège de ma vie." Pour les passants, incapables de détourner le regard de ses vitrines narratives, aussi...

 

A lire aussi : “Leila Menchari, la Reine Mage” publié en co-édition avec Actes Sud.

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