Happy Ma(ma)radi

Mis à jour le 22 janvier 2018 par Laurence Donis
Handicap International Handicap International

À Maradi, la deuxième plus grande ville du Niger, des milliers d’enfants malnutris reprennent goût à la vie. On s'y est rendu pour découvrir un projet prometteur, initié par Handicap International et financé par la Belgique. Reportage. 

« Happy mama », ça vous évoque quoi ? Un hashtag sur Instagram, la photo parfaite d’une fille skinny et de son bébé en total look preppy ? Après une semaine au Niger, l’expression « happy mama » nous rappelle plutôt ces mères ultra-fières qui assistent aux premiers pas de leur enfant, alors qu’elles pensaient qu’il ne marcherait jamais. Badiya Issa est l’une d’entre elles. Cette jeune Nigérienne participe aujourd’hui à une séance de kiné avec son petit garçon de 2 ans, Sabilou. « Je suis arrivée dans un centre de santé de Madarounfa (une ville dans la région de Maradi, NDLR) parce que mon fils était très affaibli. J’étais angoissée, il avait de la fièvre, il était déshydraté et il avait beaucoup maigri. Avant, il restait tout le temps en position couchée, il ne pouvait même pas s’asseoir alors qu’il a déjà 24 mois », raconte Badiya.

« Grâce aux exercices de kiné, il arrive maintenant à se mettre debout. C’est magique. Il pourra bientôt marcher tout seul et jouer avec d’autres enfants, je suis soulagée de voir que sa santé s’améliore. » Des histoires comme celles-là, il y en a des milliers au Niger. Le pays est l’un des plus pauvres du monde et en 2015, le taux de malnutrition des enfants a même atteint le « seuil d’urgence » de 15 % fixé par l’OMS. Si Sabilou n’avait pas été pris en charge, il serait peut-être resté en chaise roulante toute sa vie... Alors que le problème peut être réglé en quelques séances de kiné. S’il a pu en bénéficier, c’est grâce au projet Esspoir* de Handicap International, mis en place au Niger mais aussi au Burkina Faso et au Mali depuis 2015. Financé par la coopération belge au développement, le programme donne le smile. Ici, les résultats positifs sont concrets et visibles rapidement. Et le projet est véritablement innovant.

Sabilou, 2 ans, arrive enfin à se tenir debout. Sans les séances de kiné, il serait peut-être resté en chaise roulante toute sa vie. © Johanna de Tessières

Le but d’Esspoir, c’est de prévenir et de réduire les complications liées à la malnutrition chez les moins de 5 ans.

Comment ? En misant sur la kinésithérapie, la stimulation et la sensibilisation. S’il est évidemment essentiel que les enfants reprennent du poids, il faut aussi se demander « What’s next ? ». Un bébé malnutri, c’est un bébé qui présente des carences en vitamines et en nutriments essentiels. À cause de ce manque, son développement physique et mental est freiné, et les séquelles peuvent s’installer. « On constate une faiblesse générale de l’organisme chez ces enfants. Ils sont en retard, il faut tout leur réapprendre. Pendant les séances, on réalise des exercices de flexion, d’extension des différentes articulations du corps pour renforcer le tonus musculaire. Certaines femmes ignorent par exemple qu’il est important de mettre leur bébé en position debout », explique Serifatou Henri Martin, l’une des kinés du projet. «Je leur montre des petits jeux à refaire à la maison et elles remarquent rapidement une amélioration. C’est extraordinaire de voir les progrès des enfants ! Les mères sont toujours attentives, certaines viennent de très loin pour assister aux séances ».

(*) « Les Enfants malnutris du Sahel sont stimulés, protégés, orientés et intégrés dans leur communauté devenue plus résiliente ». 

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Les mamans présentes au Creni, le Centre de récupération et d’éducation nutritionnelle intensif. ©Johanna de Tessières

Mais avant que ces femmes ne puissent mettre ces techniques en pratique, il faut d’abord que l’état de leur enfant se stabilise. La plupart d’entre elles passent environ une semaine dans un Creni, un Centre de récupération et d’éducation nutritionnelle intensif. Ici, aucun homme en vue à part le médecin. Ce sont les mères qui veillent jour et nuit leur bébé. Réunies dans une grande pièce et parfois jusqu’à quatre par lit, elles supportent les cris, les pleurs, les moustiques, la chaleur écrasante et les coupures d’électricité fréquentes. De quoi relativiser notre contrariété liée au partage de notre chambre d’hôpital occidental et de ses murs blancs immaculés...

Les Nigérianes se mêlent au Nigériennes 

Avant de venir au Creni de Madarounfa, ces « mamans superwomen » ont souvent été alertées par les mêmes symptômes.

« Leur enfant a de la fièvre et maigrit suite à des vomissements et des diarrhées répétées. Cela peut s’expliquer par une maladie mais aussi par un manque d’hygiène, des grossesses trop rapprochées ou le fait que la mère ne donne pas exclusivement du lait maternel pendant les six premiers mois par exemple », indique Mahaman Hassi, la responsable du Creni. Naima Moussa, elle, n’a jamais pu allaiter à cause d’un nodule au sein. Le visage grave, elle tient dans ses bras le corps frêle de sa petite fille de 4 mois, Baira. Le bébé est atteint de malnutrition sévère, il ne pesait que 2 kg à la naissance. « J’ai deux autres enfants à la maison. Ce sont mes voisins qui s’en occupent parce que mon mari est parti rendre visite à sa mère malade », explique la maman. « Je suis très inquiète pour ma fille, je passe parfois la nuit à pleurer mais heureusement, son état s’améliore. Avant de venir, je ne pouvais rien lui donner à manger et au moins ici, les soins sont gratuits. »

Naima Moussa et sa petite fille de quatre mois, Baira. ©Johanna de Tessières

Mahaman Hassi nous explique que, comme beaucoup de femmes présentes au centre, Naima vient du Nigéria. « C’est difficile parce qu’on les accueille au Niger mais on ne peut pas les suivre à long terme. Chez elles, tout est payant. Des mères donnent de l’argent à de faux agents de santé, qui leur vendent des produits périmés, et certains enfants reçoivent même du sang qui ne correspond pas à leur groupe sanguin. » Ces problèmes, Safia et Gamila les connaissent bien. Les femmes sont venues à deux du Nigéria, chacune avec leur fille. Après quatre jours passés au Creni, les fillettes vont mieux et le soulagement se lit sur le visage des mamans. Les copines rient ensemble et nous racontent qu’elles sont pressées de retrouver leur mari... Ce n’est pas la première fois qu’elles viennent ici et elles encouragent régulièrement les femmes de leur village à se rendre au centre.

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Serifatou Henri Martin, l’une des kinés du projet, en pleine séance. ©Johanna de Tessières

Informer et stimuler

« La malnutrition est vue comme une honte au Niger, c’est un échec pour le père de famille. Les mères évitent donc de venir faire soigner leurs bébés ou attendent qu’il y ait des complications. Ce n’est pas forcément une question d’argent. Même l’enfant d’un milliardaire peut être malnutri s’il fait des gastro-entérites chroniques par exemple », raconte le Dr Noura du Creni de Maradi. « Il y a aussi une grosse pression des maris pour que les femmes rentrent vite à la maison s’occuper de la famille. La prise en charge peut être longue et les pères reprochent à leur épouse d’avoir élu domicile au centre de santé », ajoute Alzouma Abdourahamane, le chef du projet Esspoir. Pour éviter que certaines mères ne signent une décharge et quittent le Creni avant que leur enfant ne soit guéri, le staff d’Esspoir passe dans les centres les sensibiliser.

Ils en profitent aussi pour évoquer la stimulation affective, un autre élément-clé du projet, ultra-innovant au Niger. Le but ? Inciter les mamans à jouer avec leur bébé malnutri. Assises sur des nattes roses, bleues ou jaunes, des femmes aux foulards chamarrés écoutent attentivement l’agent de projet. Elles assistent aujourd’hui à leur première séance de stimulation. Ici, pas de PowerPoint en guise de support mais des dessins explicites : près de 80 % de la population est analphabète. Les mères comprennent vite que les gazouillis et les histoires de princesses avant la venue du marchand de sable ne sont pas une perte de temps.

« C’est très important d’interagir avec les enfants, c’est essentiel pour leur développement psychomoteur et psychoaffectif. Mais lorsqu’une femme remarque que son bébé est malnutri, elle pense qu’il va mourir et il arrive alors qu’elle s’en éloigne, qu’elle l’écarte du reste de la famille », explique le médecin. « Les personnes qui jouent avec leurs enfants sont celles qui ont fait des études. La plupart des femmes présentes au Creni sont des villageoises, elles n’ont pas le temps. Elles se lèvent à 5 h du matin pour piler le mil, préparer à manger, travailler dans les champs... Lorsqu’elles reviennent le soir, elles n’ont plus d’énergie et elles doivent encore s’occuper des autres enfants. Au Niger, les femmes en ont en moyenne huit, c’est mal vu d’avoir une petite famille. »

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Un atelier de fabrication de jouets locaux. ©Johanna de Tessières

Parler pour déculpabiliser

Mais le but de Handicap International, c’est aussi de booster l’indépendance.

Plutôt que d’encourager les mères africaines à utiliser des hochets hors de prix made in China, des ateliers de fabrication de jouets locaux sont organisés. Les femmes réalisent alors elles-mêmes des petites voitures ou des animaux en argile, un matériau naturel que l’on trouve partout ici. Une idée canon qui initie aussi un mode de vie plus green, dans un pays où les arbres sont souvent multicolores car... couverts de sacs en plastique. Après avoir confectionné leurs figurines, les artistes nous montrent fièrement leurs réalisations. « C’est amusant à faire, on est ensemble et on apprend des choses. J’ai hâte que mon fils puisse utiliser le jouet que j’ai fait », raconte l’une d’elles. L’atelier permet aux femmes de se retrouver et de passer un moment un peu plus fun au sein de l’hôpital. Pauvreté, soucis de santé, situation familiale compliquée...

©Johanna de Tessières

Certaines mamans reviennent de loin et les agents du projet le savent bien. Des groupes de parole ont d’ailleurs été spécialement mis en place pour celles identifiées comme déprimées. Toutes les semaines, elles se réunissent à cinq-six pour évoquer leurs problèmes, une sorte de séance collective dans une région où on fronce les sourcils dès qu’on parle de psy. « Les mères n’ont pas vraiment l’habitude d’exprimer leur ressenti. C’est très rare d’avoir un confident ici, les gens ne gardent pas de secret et tout se sait très vite. C’est pour ça qu’on fait exprès de réunir des femmes de différents villages dans un même groupe de parole. Elles peuvent discuter librement sans avoir peur que leurs voisines soient au courant », raconte Halimatou Hassane Bolmey.

Superviseur psychosocial, elle explique aux participantes du jour qu’elles peuvent choisir le thème de la séance et que tout ce qu’elles diront ici restera ici. L’espace est safe et les gossips boycottés. « Les femmes sont timides au début mais elles finissent rapidement par parler de ce qui les tracasse. C’est rassurant pour elles de voir qu’elles ne sont pas toutes seules, que d’autres sont confrontées à la malnutrition. En discutant, elles trouvent elles-mêmes les solutions à leurs problèmes. Elles essayent de les mettre en pratique et elles nous font un feedback la semaine suivante. Au fil des séances, on remarque vraiment une évolution. »

©Johanna de Tessières

Le projet Esspoir l’a bien compris, la dimension sociale joue un rôle dans le problème global de la malnutrition.

Les mères les plus affectées psychologiquement sont repérées dès leur arrivée au Creni et invitées à participer à une session privée de counselling. « Les séances aident beaucoup les mamans et donc indirectement leurs enfants. J’ai en rencontré une qui avait été répudiée par son mari parce qu’elle ne s’entendait pas avec sa co-épouse. L’homme a préféré garder la plus jeune et la femme s’est retrouvée dans la rue avec son bébé. Elle n’avait pas d’argent pour lui donner à manger, il a très vite souffert de malnutrition. On a beaucoup discuté et des parrains sont intervenus pour essayer de réconcilier le couple. Aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre et l’enfant va mieux », raconte l’un des psychologues du projet, Garba Ousman. Mais pour que le taux de malnutrition et les rechutes diminuent, Handicap International mise aussi sur la sensibilisation. Dans les villages, des « foyers communautaires » ont été mis en place par exemple. Après un petit speech sur l’importance de l’hygiène ou de l’allaitement exclusif par l’équipe d’Esspoir, les femmes comme les hommes peuvent poser toutes les questions qu’ils veulent.

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©Johanna de Tessières

Des « comités de surveillance » ont aussi été organisés, façon Big Brothers bienveillants. On y retrouve des gens de la commune, formés pour repérer les mères déprimées ou les enfants malnutris et les diriger vers les personnes compétentes. Et une fois par mois, un véritable show, baptisé « activité récréative », a lieu dans les villages. Au programme ? Musique, battle de danse, sketches et quiz sur la malnutrition pour gagner des savons. « Les gens attendent ça avec impatience, ça créée une vraie cohésion dans la communauté. C’est génial parce que tout le monde y trouve son compte, on s’amuse et on apprend en même temps », explique Alzouma, le chef de projet. « C’est très important de continuer à sensibiliser la population pour qu’elle puisse prévenir et identifier la malnutrition. Certaines personnes pensent encore que leur bébé est malade à cause d’un esprit ou d’un mauvais sort jeté par une co-épouse. L’enfant est alors d’abord conduit chez un marabout avant d’être amené au centre de santé. Et lorsqu’il y arrive enfin, c’est parfois trop tard... »

Viser le long terme

Mais la véritable force d’Esspoir, c’est d’essayer de se faire oublier. Tout a été pensé pour que le projet continue, même après l’arrêt des financements. Ce n’est pas un hasard si les femmes sont encouragées à créer des jeux elles-mêmes ou si des cours ont été dispensés au plus grand nombre possible. « On essaie de se caler sur des structures existantes, d’impliquer les leaders locaux et de ne pas trop créer de nouveaux postes pour que tout ne s’arrête pas avec la fin d’Esspoir », indiqueAlzouma. 45 mamans nigériennes ont été formées par l’équipe sur place. Après avoir elles- mêmes bénéficié du programme et vu l’évolution de leurs enfants, elles sont les meilleures ambassadrices du projet !

©Johanna de Tessières

Ce sont elles qui transmettent leur savoir aux parents et vérifient, par des visites à domicile dans les villages, qu’ils appliquent les bonnes pratiques. Tout n’est évidemment pas parfait dans le projet. Les kinés sont souvent débordés, les hommes pas forcément assez impliqués et les mamans pas toujours prises en charge assez tôt... Mais les progrès concrets sont là. Bien posés, bien enracinés. C’est en grande partie aux mères qu’on les doit. À ces femmes éclatantes et épatantes qui portent leurs enfants, au sens littéral comme au figuré. Des happy mamas badass qui imposent le respect.

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Crédit photos: Johanna de Tessières / Collectif Huma.