Où sont les mannequins hommes plus size?

Mis à jour le 22 janvier 2018 par Laurence Donis
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Alors que les bombes rondes explosent, les tops hommes curvy sont toujours boudés par la fashion industry. Pourquoi le mouvement body positive n'est-il associé qu'aux filles? Vive les mecs sans pecs!

Qui dit summer vibes dit Gin Tonic en terrasse, parfum de crème solaire... et pubs géantes de filles skinny en itsy-bitsy bikini. Des images qui nous mettent la pression et laissent penser qu’avoir le corps d’un Ange de Victoria’s Secret est notre seule obsession. À Londres, les publicités « faisant la promotion de corps irréalistes » sont bannies du métro depuis juillet 2016 suite à une pétition. La raison ? Une polémique autour d’une affiche d’une marque de compléments ali- mentaires et son mannequin aux mensurations de Barbie, posant la fameuse question : « Are you beach body ready ? » On le sait, les femmes ne sont pas insensibles à ces pubs qui peuvent miner leur confiance en elles mais qu’en est-il des hommes ? David Beckham en caleçon, exhibant fièrement ses tablettes de chocolat, file-t-il des complexes aux mecs ?

Si des filles curvy comme Ashley Graham, Tara Lynn ou Denise Bidot enchaînent les séances photo et les apparitions sur les catwalks, les mannequins hommes plus size sont aussi rares qu’une licorne ou un CDI en temps de crise. « C’est la loi de l’offre et de la demande. On a un département ‘ plus ’ pour les femmes mais pas pour les hommes, simplement parce que les marques ne sont pas intéressées. Je pense qu’il y a un énorme marché mais, pour le moment, ça fonctionne mieux en Angleterre et aux USA », explique Koen Tambuyser, responsable du booking hommes chez Dominique Models, la plus grande agence de mannequins du Benelux. « J’ai fondé l’agence Models Office en Belgique et depuis 48 ans que je fais ce métier, je n’ai jamais eu de demande pour un mannequin homme grande taille », confirme Marielou Eggermont de Models Office.

Crédit photo: Dressmann

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Zach Miko

Et pourtant, la situation bouge doucement. Après les nouvelles Barbies de Mattel aux courbes plus réalistes, un Ken sans abdos est né l’année passée. Son créateur, Nickolay Lamm, a récolté plus de 100 000 dollars (environ 92 000 euros) lors d’une campagne de crowdfunding pour développer Boy Lammily, une poupée homme « qui n’a peut-être pas de gros biceps mais un grand cœur ». (Mattel a depuis lors sorti son propre Ken plus réaliste). Une marque norvégienne de vêtements, Dressmann, a quant à elle lancé une campagne mettant en avant différents types de corps masculins (comme Dove l’a fait avec les femmes) et en mars 2016, l’agence américaine IMG Models a ouvert une section dédiée aux hommes plus size.

Son premier représentant ? Zach Miko, un top baraqué et tatoué, aux allures de joueur de rugby sexy. « Je me suis toujours senti comme le petit gros exclus », raconte-t-il dans une interview au New York Times. « Je trouve ça vraiment cool que des jeunes puissent feuilleter un magazine et voir un homme qui leur ressemble plutôt qu’un Adonis. Je pense que c’est très important pour l’estime de soi. » Mais c’est encore trop rare et, même si quelques initiatives positives émergent, l’idée même d’engager des mannequins hommes grande taille fait rire. La preuve ? Aerie, une marque qui a l’habitude de promouvoir l’acceptation de soi auprès des femmes, a lancé une campagne avec des hommes curvy l’année passée. Sauf qu’elle a finalement avoué qu’il s’agissait d’un poisson d’avril... Si le mouvement body positive explose du côté des filles, les mecs manquent définitivement de role models.

« Je pense que la plupart d’entre eux s’en fichent complètement », affirme Aglaë Dreyer, un top belge plus size. « C’est injuste mais on vit dans une société où les femmes sont davantage sexualisées et ressentent une pression beaucoup plus forte. Lors de mes shootings, je n’ai jamais rencontré un mannequin homme qui n’avait pas confiance en lui alors que c’est un problème récurrent chez les filles. Les mecs ne vont jamais discuter de leur taille de pantalon par exemple, mais pour nous, c’est un sujet de conversation récurrent ! Je pense aussi que les femmes sont beaucoup plus critiques envers elles-mêmes que vis-à-vis du corps des hommes. » Le problème, ce n’est pas que le dad bod soit considéré comme hot mais qu’une fille en bikini soit montrée du doigt à cause de sa cellulite. Leonardo DiCaprio restera sexy no matter what, même avec dix kilos de trop, alors que Beyoncé sera critiquée pour sa perte de poids trop lente (ou trop rapide) après sa grossesse… Hello double standard sexiste !

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Kelvin Davis

« Des études ont prouvé que les pubs présentant des corps parfaits ont un impact sur les hommes, mais l’effet est beaucoup plus important sur les femmes. C’est ancré dans notre culture, les filles sont conditionnées à se comparer aux mannequins, on leur apprend implicitement que ce qui compte vraiment, c’est d’être belle. Les hommes vont plutôt être valorisés pour leurs compétences ou pour l’argent qu’ils rapportent », analyse Corine Van Hellemont. Cette chercheuse à l’université de Gand a réalisé une thèse sur l’image des femmes et des hommes dans la publicité. Mais c’est peut-être Simon Lewis, un directeur de casting british qui résume le mieux la situation lorsqu’il affirme au Telegraph: « La plupart des hommes n’ont pas besoin d’être rassurés sur leur corps. Vous pouvez être gros et tout de même sortir avec des filles. Du moment qu’un homme arrive à voir son pénis, il s'en fiche de son poids ! »

Mais de nombreux hommes sont loin d’être d’accord avec lui. « C’est complètement faux et plutôt ridicule pour être honnête », affirme Kelvin Davis. Ce professeur d’art américain a créé un blog de mode, Notoriously Dapper, pour encourager les hommes à accepter leur corps. Enchaînant les tenues élégantes et les conseils fashion, ce gentleman cool est suivi aujourd’hui par plus de 50 000 personnes sur Instagram. « Le déclic s’est produit après une virée shopping. Je voulais acheter un blazer rouge mais la vendeuse m’a fait comprendre que ma poitrine et mes bras étaient trop gros pour la veste et qu’il n’existait pas de taille plus grande », confie-t-il. « Je me suis senti peu sûr de moi après ça et j’ai réalisé qu’il fallait créer une plateforme pour que les hommes voient des tenues trendy sur des corps différents. Je veux proposer une autre image que celle des pubs mainstream. »

Même objectif pour Bruce Sturgell, le fondateur de Chubstr, un webzine mode pour les hommes plus size aux States. On y retrouve des articles, des interviews et des conseils mais aussi un e-shop pour dénicher des pièces stylées à des tailles plus variées. D’après les deux influenceurs, les hommes, comme les femmes, se sentent souvent obligés d’avoir ce fameux beach body à l’approche de l’été… La seule différence ? Les mecs n’en parlent pas. « Je pense que les femmes subissent une pression beaucoup plus forte que les hommes pour atteindre ces standards irréalistes. Cela dit, nous la ressentons aussi. Depuis toujours, on fait comprendre aux garçons que ce n’est pas viril de faire attention à son look. Mais les mecs commencent à réaliser que ce n’est pas vrai et qu’ils ont le droit de parler de leurs peurs et de leurs problèmes de poids. Ils n’en sont pas moins des hommes », affirme Bruce. Chez les people, on pense à Chris Pratt et à Vin Diesel qui ont dénoncé le body-shaming mais c’est à peu près tout. Les actrices, elles, sont pourtant nombreuses à s’exprimer sur le diktat de la perfection qui pèse sur elles.

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Le poisson d'avril d'Aerie

« La société considère qu’un homme est faible s’il parle de ses émotions et de son image corporelle. Et pourtant, il faut être courageux pour admettre ses doutes et commencer à s’aimer. Il y a quelques jours, je suis allé à la mer pour poster une photo de moi en maillot de bain sur Instagram. Mon but, c’est de faire comprendre à tout le monde qu’un ‘ corps de plage ’, c’est juste un corps sur une plage », ajoute Kelvin. Les deux hommes reçoivent de nombreux messages d’internautes les remerciant d’inclure les mecs dans le mouvement body positive et de les aider à s’accepter. Le fondateur de Chubstr explique même qu’il est contacté toutes les semaines par des marques à la recherche de modèles grande taille, mais qui ne savent pas où les trouver. Pourquoi les agences ne misent-elles donc pas sur ce créneau ? Ce qui peut en partie expliquer l’absence de tops masculins plus size, c’est tout simplement le fait que le marché soit plus restreint pour les hommes. Les femmes commencent plus jeunes et ont beaucoup plus d’opportunités dans la mode. Avec le porno, c’est peut-être l’un des seuls secteurs où les filles sont mieux payées que leurs collègues masculins…

Et puis habiller un modèle grande taille, homme comme femme, c’est beaucoup moins confortable pour les marques. « Avant de commercialiser une collection, les vêtements sortent dans une taille standard pour les essayages et les shootings. Les mannequins doivent être minces pour rentrer dedans, ça coûterait trop cher de faire des échantillons dans toutes les tailles », explique Koen Tambuyser de l’agence Dominique Models. « Les hommes ronds ont des mensurations trop différentes les uns des autres. Certains ont un ventre imposant et des jambes très fines, pour d’autres c’est l’inverse. ça complique la confection des pièces », ajoute Marielou Eggermont de Models Office. Et pourtant ces « détails techniques » n’ont pas empêché les modèles féminins curvy de percer. On attend qu’une communauté de mecs se crée sur les réseaux et que les influenceurs dynamitent les clichés pour que les hommes plus size soient enfin représentés…